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Années 20/60 : Les succès de la photo-nostalgie (2004)

Années 20/60 : Les succès de la photo-nostalgie   (2004)

    Le plus célèbre des grands photographes français des 50 dernières années est mort cet été dans le Vaucluse. Henri Cartier-Bresson, l’Oeil du Siècle, qui citait souvent la formule « Viser juste, tirer vite et foutre le camp …» pour expliciter son métier de chasseur d’images, aurait pu témoigner très concrètement de la prise de valeur de ses propres œuvres au fil des ans. Et notamment des années récentes. Ses photographies qui, en 1989 dans les ventes publiques, trouvaient preneur entre 1500 et 2000 euros, valaient dans les mêmes conditions deux à trois fois plus en 2000 selon les relevés du Photography Price réalisé par Artprice.com.
    Cette augmentation est significative de l’amplitude prise par la photographie sur le marché de l’art. Parmi les arts plastiques : peinture, sculpture, gravure…elle  est la plus jeune arrivée et ces temps derniers la plus active. Voilà  40  ans encore, très peu d’amateurs collectionnaient des photographies qu’ils se procuraient à des prix ridiculement bas dans les brocantes ou sur les marchés aux puces. N’existait alors qu’un tout petit réseau d’aficionados. L’argent n’y jouait pratiquement aucun rôle.
    Et puis, tout a explosé dans les années 70 lorsque les demandes du public des connaisseurs se sont faites plus vives, plus précises. Surtout lorsque la société a pris conscience du poids irrécusable de la photo dans l’histoire et de son incontestable caractère d’art à part entière. Selon Guillaume Piens de Paris-Photo, très bon expert du secteur : « l’envolée des prix depuis les années 70 a coïncidé avec l'ouverture des  galeries spécialisées dans la photo comme celles d’Agathe Gaillard (qui a ouvert sa galerie parisienne en 1975) ou d’Alain Paviot , de musées, de collections d'entreprises et de  foires comme Paris Photo qui  ont  crée ou amplifié cet engouement. Le  pic maximal de la spéculation s’est établi en 1999 avec la vente par Sotheby’s de la collection de deux libraires parisiens, Marie-Thérèse et André Jammes (11,6 millions d'euros), qui a pulvérisé tous les records. Ainsi, La grande  Vague (1885) de Gustave le Gray s’est vendue 700 000 euros environ.  Depuis lors les effets spéculatifs se sont atténués et les prix ont un peu  fléchi. Relativement tout au moins. En effet un  Daguerréotype de Girault de Prangey a atteint  en 2003  environ 727 000 euros. Mais le marché est  stable et l’exigence de la qualité constante. »
 
    Le marché de la photographie de collection est en réalité très diversifié. Depuis la naissance de cet art voilà un siècle et demi jusqu’à aujourd’hui, trois  périodes se distinguent nettement : l’époque ancienne (de l’origine à l’après guerre de 14-18 où sont recherchées les œuvres de Gustave le Gray, Charles  Négre, Eugène Atget, Nadar…), l’époque moderne (des années 20 aux années 50-60, du réalisme au surréalisme, de Doisneau à Man Ray…), l'époque contemporaine enfin avec les vedette des grandes ventes comme l’Américaine Cindy Sherman,  les Allemand Thomas Struth, ou Andreas Gursky, … En février  2002, Untitled V de ce dernier était adjugé 650 000 euros chez Christie's, record mondial pour  un photographe contemporain.
 
            Les clichés les plus célèbres dans le monde

    Mais on a aussi voulu distinguer la photographie de témoignage ( reportage, portrait, paysage…) qui reproduit la réalité, de la photographie plasticienne qui invente l’image et use de toutes les ressources techniques et esthétiques pour créer du nouveau. Cette distinction est souvent contestée car on voit bien que, même lorsqu’il reproduit la réalité, l’artiste photographe se sert de son talent pour traduire ce qu’il perçoit en images qui ne peuvent se confondre avec la réalité.
    La sensibilité. C’est ce qui est recherché. Du 3 mai au 30 septembre à Paris, rue Jacques Callot, la galerie Nicole et Léon Herschtritt a organisé avec un grand succès une exposition très astucieusement intitulée Paris nostalgie.  C’était frapper au cœur de la réceptivité d’aujourd’hui qui fait la part belle à cette ère de la photo des années 30 aux années 60 si riche en émotions. « Il suffit de citer les noms de ces artisans (artisans plutôt qu’artistes, nombre d’entre eux se définissant ainsi) les plus connus, Doisneau, Brassaï, Boubat, Cartier-Bresson, Willy Ronis…pour évoquer les clichés parmi les plus célèbres de la photographie française, voire du monde entier » dit Caroline Bodin en présentant les choix de Léon Herschtritt, lui même ancien photographe de presse (on lui doit par exemple la plus célèbre photo de Jean-Paul Sartre) devenu galeriste.
    Que valent les œuvres de ces photographes dont on retient si bien le climat ? Pour Cartier-Bresson ( 1908-2004) il faut compter entre 5 000 euros (tirage récent) et 50 000 euros (tirage ancien). Pour Willy Ronis (né en 1910) de 4 000 à 4 500 euros. Pour Robert Doisneau (1912-1994) de 5 000 à 6 000 euros. De même pour Edouard Boubat (1923-1999) ou Marc Riboud (né en 1923).  Pour Gyula Halasz Brassaï (1899-1984) de 30 à 45 000 euros. Ses graffitis de Paris sont une rareté . Pour Jacques-Henri Lartigue (1894-1986), dont les images du Paris des années folles ont été découvertes et sont toujours appréciées par le marché américain il faut compter aussi de 30 à 45 000 euros. William Klein de 4 500 à 6 000 euros. Sabine Weiss (née en 1924) entre 1 500 euros et 4 000 euros pour un tirage d’époque. On peut acheter entre 1 200 et 1 500 euros les photos de Janine Niepce, Jean Marquis, Louis Stettner, Lucien Hervé…
    A ces prix les Américains sont les premiers et les plus fervents acheteurs. « 98 pour cent de mes clients sont américains » dit Lèon Herschtritt. Ils ont dans leur pays des centaines de galeries qui font de la photographie. 153 à New-York pour 5 ou 6 à Paris. Le marché se développe aussi considérablement en Suisse, en Belgique, en Allemagne.

    Et si l’on compte beaucoup d’artiste répertoriés par les médias ( ajoutons le nom de Lucien Clergue), il y en a encore beaucoup à découvrir comme Léon Bouzerand (1907-1972) dont l’exposition à Cahors cet été a attiré nombre de visiteurs. Hormis le sujet de l’image, qui compte beaucoup, la valeur des photographies est elle-même sujette à beaucoup de variations.. Pour les puristes seuls les « vintages », c’est à dire les tirages d’époque, ont une vraie valeur. Par exemple, pour une même photographie, un tirage « vintage » de Cartier-Bresson coûtera 30 000 euros, quand le tirage  d’aujourd’hui ne vaudra que 4 500 euros. Lorsque la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain s’est ouverte voilà quelques années sur une exposition autour des oiseaux ses responsables ont recherché avec intensité la célèbre photo de Matisse et les colombes par Cartier-Bresson. Comme ils voulaient un tirage d’époque, ils ont mis plus de six mois pour parvenir à leurs fins . Il faut savoir que lorsque ces photographes désormais  encensés ont pris les photographies que l’on recherche aujourd’hui, ils ne tiraient sur papier que le strict nécessaire. Il n’y avait pas de marché pour la photo, donc pas d’utilité à multiplier les tirages. Ainsi les « vintages » sont très rares et valorisés. Un « vintage » de Brassaï peut valoir jusqu’à 45 000 ou 60 000 euros. Ce qui reste encore très loin des sommets atteints parles tirages d’époque de Man Ray, guettés par les stars du show-bizz anglo-saxon comme Elton Jones ou Madonna et qui peuvent plafonner à 1 million de dollars.
    « Dans l’idéal, explique Léon Herschtritt, un tirage doit être d’époque, du vivant de l’artiste et sous son contrôle. Eventuellement signé. Et en bon état… » Willy Ronis inscrit la date des prises de vue et la date du tirage. Certains numérotent les photos. Un Anglais, Michael Kenna a une pratique toute personnelle. Il tire ses photos à 30 exemplaires au même format  et vend les 5 premières 1 000 dollars, les 5 suivantes 1 500 dollars, les 5 suivantes 2 000 dollars et les dernières 5 000 dollars.
    Les photographes les plus connus ont souvent fait appel pour tirer leur clichés à des spécialistes de la chambre noire. Pierre Gassmann, qui est mort cet été à Paris, à 90 ans,  est considéré comme le plus grand tireur des années trente aux années quatre-vingt. « Ce grand entomologue a fixé et mis en valeur ce que nous, photographes, avons saisi dans nos filets à papillons » écrivait de lui Henri Cartier-Bresson. C’est Gassmann, fondateur en 1950 du laboratoire Pictorial Service, qui a tiré un nombre impressionnant des photos de Man Ray, Robert Capa, George Rodger, Brassaï, Doisneau, Boubat, Ronis, Trabard, Gisèle Freund, Martine Franck…les étoiles de la photographie des années nostalgie.
    La France a bien pris en compte l’intérêt de la photographie. Que ce soit au plan national ou au plan local. Ainsi la Bibliothèque nationale François Mitterrand, qui avait organisé en 2003 une exposition Cartier-Bresson : « de qui s’agit-il ? » (accompagnée par la publication chez Gallimard d’un ouvrage rétrospectif), a, dès l’annonce de la mort du grand photographe, ouvert une exposition en son hommage. Ainsi en juin, vient t-on d’inaugurer Le (nouveau) Jeu de Paume consacré à la photographie. Un superbe projet. Régis Durand, son directeur, explique qu’ « Il s’agira, par les expositions et les publications, mais aussi les enseignements, les conférences, les colloques, les séminaires de recherche… d’aborder l’image dans toute sa complexité, son statut, ses usages et ses questionnements ».
Dès la rentrée, après l’exposition de cet été consacrée à  Guy Bourdin (1929-1991), deux événements sont prévus au Jeu de Paume. Sur le site Concorde : L’Ombre du temps du 28 septembre au 28 novembre 2004. Sur le site Sully : Figures de l’acteur du 15 octobre 2004 au 2 janvier 2005. En outre, dans le cadre du Mois de la Photo à Paris, plusieurs expositions sont programmées : Kossalowski, à l’Espace Electra (20 octobre-23 janvier); L’autoportrait en France à la Maison Victor Hugo (10 novembre-6 mars) ; un siècle de photo italienne au Pavillon des arts (10 novembre-6 mars) ; Pierre Choumoff (1872-1936), photographe à Paris, au Musée Rodin en 2005 et « Paris à travers cinq collections de photographies », au Pavillon des arts d’avril à juin 2005…
    

    





Encadré



            Des foires comme s’il en pleuvait
 

    Historiquement, la plus ancienne foire de photo est américaine. C’est celle de celle de l'AIPAD, (Association of international photo art dealers). Sa 24e édition a eu lieu en février dernier à New-York, la prochaine se tiendra en 2005.  Très classique dans ses choix et très centrée sur l’Amérique, -65 des 80 galeries présentes sont américaines- elle ne s’ouvre guère à la photographie contemporaine mais elle compte beaucoup pour le marché. Très importante aussi « Photo LA »,  foire qui a lieu  à la mi-janvier  à Los Angeles (www.photola.com) Cette version californienne compte 80 galeries.
    D’autres foires s’installent aussi à travers le territoire américain comme « Photo San-Francisco » qui s’est tenue en juillet ou « Photo New-York » qui aura lieu du 14 au 17 octobre
     « Photo London »,  nouvelle foire qui se tient à Londres, à la mi-mai, reprend le concept de Paris Photo  et accueille une cinquantaine de galeries dans un lieu prestigieux de la City. (photo-london.com).

                    Novembre à Paris
     En France, c’est Paris-Photo qui a ouvert la voie. Toutes les formes d'expression   photographique seront représentées à Paris-Photo 2004 qui se tiendra du 11 au 14 novembre à Paris.
Photographie du  XIXe, photographie moderne,  photographie contemporaine,  photographie plasticienne, photo  journalisme…
40 000 visiteurs y sont attendus dont de nombreux  collectionneurs américains, allemands, italiens, suisses.
     La présence de la photographie contemporaine sera  renforcée cette année par la mise à l'honneur de la Suisse dont la  participation se traduira par une exposition  centrale d'oeuvres contemporaines  majeures issues d'une collection privée.
Et une selection de huit galeries d'art contemporain  suisses au  sein de « Statement » (secteur dédié à la jeune création  photographique d'un pays) Ces galeries montreront des expositions  personnelles de jeunes artistes helvétiques.
 En outre, Un parcours « Close-up » concu pour les  collectionneurs permettra de découvrir  la très riche actualité parisienne en  novembre : mois de la photo avec 60 expositions à travers la ville, ventes  aux enchères, et le Jeu de Paume, nouvelle institution dédiée à la  photographie. (www.parisphoto.fr)


Publié par le Figaro ( 2004)


02/10/2009
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