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Argenterie: Le XVIII ème dans sa splendeur ( 2001 )

   

                Un siècle d'argenterie:  Le XVIII ème dans toute sa splendeur
    

        Le XVIIIème siècle français est le siècle-roi de l'orfèvrerie et de l’argenterie. Sa renommée mondiale a toujours été établie et se confirme de plus en plus. Mais il n'est pas le plus prodigue. Des quantités fabuleuses de pièces ont en effet  été fondues au cours des siècles et notamment lors de la Révolution, dans toute la France. Pour Paris seulement: quarante tonnes. Il convient de noter que la fonte des pièces d'argenterie a de toute époque été un véritable sport national. Le XIV ème siècle et le XV ème a considérablement souffert des guerres de Louis XIV contre les Huguenots et de la guerre de Sept ans sous Louis XV. Les rois fondaient la vaisselle pour payer soldats et armements. Quant au XIXème siècle il a détruit pour les refondre d'incroyables quantités de pièces du XVIIIème siècle qu'il jugeait démodées...
        Il n'empêche, ce XVIII ème siècle, charnière et vitrine, ( qui débute ici quelques années avant 1700 et se termine vers 1789 ) est celui des grands créateurs qui forment le goût de toutes les cours d'Europe dans la foulée de la cour de France: les rois et les princes anglais, allemands, russes, portugais… se fournissent à Paris. “ Les formes sont créées en France avant d’être réinterprétées ailleurs. C’est pour cette raison qu’on trouve toujours en France les formes les plus pures. ” affirme Kobus Duplessis, spécialiste de l’orfèvrerie et de l’argenterie de collection chez Sotheby’s  à Paris. Objets utiles et décoratifs, platerie, couverts, pièces de forme, soupières, cafetières, aiguières, saucières, timbales, flambeaux, écuelles, surtouts…le génie des orfèvres s’exprime sous toutes les variations. Les prix varient tout autant. Un objet créé sous Louis XV cote au moins le double d’une pièce créée sous Louis XIV ou Louis XVI. La valeur décroissant ensuite plus elle se rapproche de nous.
        Les orfèvres géniaux se nomment Claude Ballin, oncle puis neveu, Edme- Pierre Balzac, Léopold Antoine, Charles-Joseph Fontaine, Louis Lenhendrich , Nicola Delaunay, Jacques puis Jacques-Nicolas Roettiers, Ambroise-Nicolas Cousinet, Nicolas Outrebon I et II, Charles-Auguste Aubry, Antoine Boule, François Joubert…Il faut retenir ces noms qui ont pour corollaires la valeur certaine des objets qu’ils ont créés. Un autre, Robert -Joseph Auguste,  se voit commander par George III, roi d'Angleterre et électeur de Hanovre un ensemble de pièces d'orfèvrerie dont une série de 12 assiettes rondes en argent ont été adjugées 230 000 francs par Me Jacques Tajan le 14 juin 1999 à l'Hôtel Drouot.
        Antoine-Sébastien Durand devenu maître à Paris en 1740, était établi rue de Gresves. Sa clientèle était des plus prestigieuses et le service auquel il contribua largement, dit Penthièvre-Orléans, fut le seul service de table royal français qui survécut à la Révolution. Il fit pour Madame de Pompadour une paire de moutardiers représentant un amour poussant une brouette contenant un tonnelet, pour le roi Joseh Ier du Portugal une aiguière et un plat à barbe. Son miroir de toilette en argent à chevalet de bois s'est vendu 727 500 francs chez Sotheby's à Monaco le 11 décembre 1999. ( Photo no1 et 2 )
        Les Germain forment une dynastie. Le fondateur, Pierre, meurt alors que son fils Thomas n'a que 11 ans.  Nommé orfèvre du roi en 1723, il est logé dans les galeries du Louvre. Sa génération le considère comme le plus doué de tous les temps assure Jean Bedel dans son Dictionnaire de Antiquités publié chez Larousse. Il est l'un des principaux créateurs du service Penthièvre-Orléans et réalise par exemple une soupière qui s'est vendue 10 millions de dollars chez Sotheby's à New York voilà deux ans. Son fils François-Thomas est reçu maître orfèvre l'année de la mort de son père avec lequel il travaillait depuis plusieurs années. Il hérite de l'atelier t de la clientèle princière de son père. Ainsi après le tremblement de terre de Lisbonne qui avait englouti le palais royal et ses trésors François- Thomas Germain livre au roi quatre services complets et diverses pièces qui avaient donné du travail à ses 120 ouvriers pendant plusieurs années.
        Edouard de Sevin, expert en orfèvrerie ancienne chez Tajan dresse un état des lieux: "Ces dernières années le marché avait beaucoup flanché. La clientèle traditionnelle, médecins, avocats...n'achetait plus. Les cours avaient baissé de 30 à 40 %. Les grands collectionneurs n'intervenaient plus que sur de l'exceptionnel. Tout cela a changé. On est revenu pour les pièces de prestige au niveau d'il y a six ans. Et le marché qui avait pleinement subi le contrecoup de la guerre du Golfe continue de monter. Le XVIIIème siècle peut  encore  être acheté à des conditions intéressantes. Mais, s'il est encore relativement accessible et s'il est peu ouvert, le XVIIIème siècle français commence à séduire les étrangers." On peut gager que cela va faire monter les prix .
        Les phénomènes de mode jouent en effet. Lors de la vente David-Weill en 1970-71, répartie sur trois catalogues, les prix atteints étaient déjà importants. Mais des objets qui s’étaient vendus à l’époque 30 ou 35 000 francs, un saupoudroir à sucre par exemple, pourrait valoir aujourd’hui 400 ou 500 000 francs. L’univers de l’argenterie est un monde complexe. Un expert est toujours nécessaire pour apprécier les qualités d’un objet et son authenticité et en déterminer la valeur. Les poinçons ne suffisent pas toujours car de nombreux faux ont été réalisés à des périodes diverses. Pour prendre conscience de la difficulté de l’approche, il faut savoir qu’en trente ans s’est constituée une collection d’une quarantaine d’ouvrages documentés et savants pour répertorier ville par ville les créations et les marques des artisans majeurs. Henri Nocq a ainsi consacré cinq volumes à Paris.
        Le 14 juin 1999, Me Jacques Tajan dispersait à l'Hôtel Drouot un très bel ensemble d'orfèvrerie française provenant de la collection constituée durant une trentaine d'années au fil des plus grandes ventes par un mèdecin. On pouvait y acheter pour 20 000 francs un plat de forme ovale de Mathieu Brunot ( Dijon 1771 ) pour  65 000 francs une aiguière et bassin en argent uni par Jacques-Pierre Marteau ( Paris 1772 ) ( Photo no 5 ) Estimée 200 à 250 000 francs une suite de quatre flambeaux de Guillaume Ledoux ( Paris 1733-1734 ) s'est vendue 332 562 F   ( Photo  no 6 ) Me Jacques Tajan proposera le 29 mai 2000 à l'Hôtel Drouot une paire de flambeaux attribuée à Nicolas Delaunay  ( 1686-1687 ) Estimation: 300 à 350 000 francs. ( Photo no   7 )Le 9 novembre 1999 Me Tajan adjugeait 31 391 francs une théière en argent uni de François-Jacques Baudoux    ( Lille 1759- 60 )( Photo no 8)
    
            La soupière du service Orloff
(photo no 3)
        Cette soupière en argent Louis XV est l’une ces plus belles pièces du célébrissime service Orloff. Elle a été façonnée en 1770 à paris par l’orfèvre Jacques-Nicolas Roettiers qui, lui même, succéda à son père Jacques  ( 1707-1784 ) élève des grands Thomas Germain et Nicolas Besnier. Jacques-Nicolas, installé en 1765 dans les galeries du Louvre fut un orfèvre célébré, conseiller du Roi à l’hötel de ville de Paris, échevin de la Ville de Paris. C’est Catherine de Russie, l’impératrice de toutes les Russies, la Grande Catherine, qui en 1770 commanda aux Roettiers un service d’argent “ pour une soixantaine de personnes ”. Ce service compta finalement 3 000 pièces au moins dont 576 assiettes, 36 douzaines de fourchettes, cuillères, couteaux, 84 chandeliers, 29 candélabres à 5 branches et 22 soupières. Le total fut payé 1 200 000 livres, soit l’équivalent de ce que gagnaient  à  l’époque 4 000 personnes payées d’un salaire moyen toute l’année.
        L’Impératrice fit cadeau de ce service à son amant, le comte Gregory Orloff qui songea un moment à partager le trône avec l’Impératrice qu’il avait aidée en 1762 à déposer son mari.  Le rêve ne devint pas réalité et après bien des péripéties Orloff se retira en Hollande où il se maria. L’Impératrice voulut récupérer son service mais elle n’y parvint qu’en le faisant racheter pièce après pièce dans les ventes publiques. Ce qui explique la date de 1784 frappée sur les objets. Retourné au patrimoine national le service y demeura par delà la Révolution soviétique. Le gouvernement le mit alors en vent à Berlin en 1930 et 1931. La soupière de Jacques -Nicolas Roettiers faisait partie de la collection de Jaime Ortiz Patino, le petit-fils du Roi de l’étain. Elle a été vendue par Sotheby’s à New-York le 21 mai 1992 pour 7 250 000 francs.         On peut comparer cette soupière d'exception avec celle d'Edme-Pierre Balzac ( Paris 1757-1759  ) et son présentoir du même probablement ( 1763-1764 ) provenant du fameux service Penthièvre-Orléans ( et de la collection plus récente d'Arturo Lopez-Willshaw, l'un des mécènes de Versailles ) vendus par Sotheby's à Monaco le 20 juin 1992 , 6 660 000 francs et préemptés par les Musées nationaux pour le Louvre à Paris ( photo no 9 )au cours d'une vacation où une cafetière de Fançois-Germain Thomas ( Paris 1756-1757 ) ( Photo no 10 )- estimée 1, 5 à 2 000 000 francs s'envolait à 8 325 000 francs poussé par les enchères d'un acquéreur particulier anonyme.
                    
                                Jacques Bouzerand

Encadré

Poinçons : Minerve, crabe, cygne ou charançon
photo no 4
        Les poinçons ne sont appliqués que sur les métaux précieux. Or, argent, platine, vermeil. Mais des objets en plaqué fabriqués au XVIII ème siècle dans les Manufactures royales ( Hôtels de Fère et de Pomponne ) peuvent porter des poinçons indiquant la signature de l’orfèvre.
        Au XVIII ème siècle une pièce porte naturellement plusieurs poinçons. Un poinçon de charge, à partir de 1672 : il s’agit d’une lettre surmontée d’une couronne ou d’une fleur de lys. Il indique que le titre est respecté et que l’orfèvre va s’acquitter d’une taxe auprès du fermier général dont il dépend. Un poinçon de décharge, plus petit, indique que la taxe a été payée. Un poinçon de recense, à partir de 1722, permet aux fermiers généraux de se livrer à des contrôles sur les pièces détenues par les orfèvres. Les pièces sans problème sont re-poinçonnées gratuitement. Un poinçon de communauté ou de jurande qui reproduit souvent les armes de la ville indique par une lettre l’année de contrôle et le titre du métal. Après 1798 les objets portent trois marques : celle du fabricant ; celle du titre , pour l’argent : un coq dans un rectangle ou un ovale, une tête de vieillard dite de Michel Ange à Paris ou celle d'une vieille femme en province ; enfin celle du bureau de garantie.
        Dans une vente aujourd’hui un objet en argent s’il est postérieur à 1798 doit porter un poinçon légal : minerve, crabe, cygne ou charançon…Ces marques dans leur diversité un peu loufoque sont par exemple reproduites dans le Quid ( Robert Laffont ) et étudiés de façon très approfondie par Tardy  ( Les poinçons de garantie internationaux ) , Jacques Helft ( Les poinçons des provinces françaises ) ou Michèle Bimbenet-Privat et Gabriel Fontaine ( La datation de l'orfèvrerie parisienne sous l'Ancien Régime - Poinçons de Jurande et poinçons de Marque 1507-1792 )



Publié par Le Figaro   ( 2001 )


02/10/2009
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