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Cyrille André: brutale jeunesse...

 

Il y a dans le travail de Cyrille André une brutalité inouïe. Ce jeune artiste – il est né en 1972 -  sculpte en taille directe, à la tronçonneuse,  des troncs d’arbres auxquels il donne des formes humaines. Comme le fait parfois l’Allemand Georg Baselitz, comme je l’ai vu faire à Ossip Zadkine dans son atelier des Arques dans le Lot.

 

Sa maîtrise des proportions et celle des impressions à donner sont certaines. On la discerne même dans les détails parlants, évocateurs, subtils qui seront vite niés, ou en tout cas gommés par l’enduit de peinture gris anthracite  qui recouvre les statues. À la différence de ces deux maîtres aînés, Cyrille André ôte délibérément toute la « douceur », tout le vibrant,  la chaleur du bois brut.

 

 


 

Dans son exposition à la Galerie Pièce unique, rue Mazarine à Paris, présentée jusqu’au 19 mars 2011, Cyrille André a choisi un thème a priori porteur d’espérance : l’enfance, la prime jeunesse. Elle s’intitule « À-Venir  ». L’enfance est ainsi représentée sous l’apparence d’adolescents en jeans ou en culottes courtes, avec tee-shirt, blouson ou même capuche, (  et pour une statue une sur peau de fourrure acrylique noire )… Une petite bande de jeunes telle qu’on en voit dans les rues. « Enfant boudeur »  pour l’un, « Les têtes de Lard » pour les autres. Il y a même A001-F10 et 9.3… pour indiquer une identité socio-numérisée ou géographique. 9.3, en effet,  c’est comme le 93 de la Seine-Saint-Denis à forte réputation. C’est le nom de la sculpture d’une tête par la suite brûlée, ( comme dans l’expression « tête brûlée ») dont les traits sont devenus charbon. Dans la posture, tête prête à foncer dans le tas ( pas loin du "coup de boule"), poings tankés dans les poches du "zonblou", pour l’ensemble des sculptures,  derrière une figuration somme toute réaliste, naturaliste, se manifeste une incompréhension butée pour le reste du monde, une hostilité qui se transforme  vite pour le spectateur en inquiétude ou en panique. Voilà le fruit de nos entrailles. Voilà donc nos enfants !

 

 

 

 

Quant à moi, j’ai songé immédiatement au beau et fort roman de William Golding écrit en 1954 «  Lord of the Flies », en français  « Sa Majesté des mouches ». On connaît l’histoire. La voici racontée par Wikipedia  : « un avion transportant exclusivement des garçons anglais issus de la haute société s'écrase durant le vol sur une île déserte. Le pilote et les adultes accompagnateurs périssent. Livrés à eux-mêmes dans une nature sauvage et paradisiaque, les nombreux enfants survivants tentent de s'organiser en reproduisant les schémas sociaux qui leur ont été inculqués. Mais bien vite le vernis craque, la fragile société vole en éclats et laisse peu à peu la place à une organisation tribale, sauvage et violente bâtie autour d'un chef charismatique et d'une religion rudimentaire. Sacrifices humains, chasse à l'homme, guerres sanglantes : la civilisation disparaît au profit d'un retour à un état proche de l'animal que les enfants les plus fragiles ou les plus raisonnables paient de leur vie. »

 

Même si la population des charmants bambins de Cyrille André ne puise pas ses chromosomes dans le même sang bleu que celle des collégiens chics  Wiliam Golding,  le thème est identique. Il s’agit de la fragilité de notre civilisation. En 1919, au lendemain de la Grande-Guerre, Paul Valéry écrivait : «  Nous autres, civilisations, savons aujourd’hui que nous sommes mortelles » Près d’un siècle plus tard, la formule toujours, si j’ose dire, « fait mouche ».

 

Jacques Bouzerand



21/12/2010
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