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Faïences et porcelaines : une santé de fer ( 2003 )

Faïences et porcelaines : une santé de fer

Faïence ou porcelaine, grès ou céladon…l’art de la terre cuite, la céramique, sous des dénominations différentes liées à la diversité des matériaux et des procédés, continue d’être l’objet d’intenses collections. Des amateurs passionnés s’arrachent à prix d’or assiettes, tasses, plats de collection et parviennent aussi à dénicher des occasions très abordables… L’Argus Valentine’s, qui répertorie les résultats des ventes publiques récentes, indique dans sa dernière édition que 37 pour cent des transactions relevées se sont faites en deça de 1000 euros ; 54 pour cent pour des pièces entre 1 000 et 10 000 euros et 9 pour cent au  delà de 10 000 euros dont près de 1 pour cent au dessus de 100 000 euros. C’est dire l’ampleur du phénomène. Et parfois son haut niveau de prix.
En France, ce marché  se développe à Paris comme  en province. La Gazette de l’Hôtel Drouot a ainsi noté la vente pour 110.000 euros à Châtellerault, le 10 novembre 2002, dans la collection Chavaillon, par Me Sabourin et Lefèvre, d’une gourde en Rouen à panse aplatie, provenant de l’Atelier de Masséot Abaquesne, vers 1545…Une belle somme.


Michel Vandermeersch est expert en céramiques. Sa maison installée Quai Voltaire, et tenue de père en fils,  existe depuis 1880. Pour cet antiquaire, le succès de la céramique auprès du public des collectionneurs trouve pour une large part son explication dans l’immense gamme de prix des objets proposés. « De 300-400 euros pour de très belles pièces, à plusieurs centaines de milliers d’euros comme pour ce plat en porcelaine tendre de Florence provenant des ateliers des Médicis vendu 8 800 000 francs, (soit 1 341 551 euros) le 6 mai 1994 par Me Marc Ferri à Drouot-Richelieu. » Ce plat rond, de 37 cm. de diamètre, décoré en camaïeu de bleu, dans le style « Raffaellesque »  a été acheté par un collectionneur suisse qui vit aux Etats-Unis. Il  était estimé au départ de 500 à 600 000 francs ce qui était déjà une jolie somme. Son enchère fut et demeure un record.« Dernièrement, raconte l’expert, une dame est venue me voir avec la photo d’un plat en majolique italienne. Elle pensait qu’il valait peut être 20 à 25 000 francs. Elle a été estomaquée et ravie quand je lui ai annoncé qu’il valait 10 fois plus »
        
         Une nouvelle clientèle

Le regard que porte Michel Vandermeesrsch sur les ventes et sur le marché permet de se faire une idée des évolutions au cours des dernières années. Pour le haut de gamme, dans toutes les spécialités, « on ne sent plus la crise ». La clientèle internationale (Etats Unis, Grande Bretagne, Suisse, Allemagne, Japon, Italie, Hong Kong…) s’est maintenue ou affirmée. Une nouvelle vague d’acheteurs issue de la classe moyenne américaine est même née dans la foulée de mesures fiscales favorables. En France la clientèle « bourgeoise » de province s’est quelque peu effritée. Pour les faïences, en dix ans, les prix se sont bien réévalués. Multipliés par 2 pour la Haute Epoque, comme les Majoliques ; par 2 aussi pour les faïences de Marseille ; par 1,75 pour les faïences de Moustiers, de Rouen. Les faïences de Strasbourg sont un peu délaissées (les Allemands et les Suisses achètent moins), les faïences de Nevers n’ont pas une grosse clientèle mais trouvent notamment pour les assiettes patronymiques révolutionnaires de très bonnes cotes.
Sèvres continue de représenter pour beaucoup le sommet, la perfection de l'art français de la porcelaine. Tout n’y est que raffinement et délicatesse. Cet art  se situe dans le droit fil d’un procédé connu en Chine depuis le 5ème ou le 6ème siècle  et conservé comme un secret stratégique : la vitrification du kaolin à 1400 °. Sa  redécouverte en Occident ne remonte qu’au tout début du XVIIIème siècle. C'est à Meissen, en Saxe, qu' un alchimiste, Jean-Frédéric Böttger, réussit pour la première fois en 1709, à cuire des porcelaines dures. La Manufacture royale des porcelaines de France s’était installée d’abord  à Vincennes en 1738 avec la protection de Madame de Pompadour et un privilège accordé par Louis XV pour fabriquer de la porcelaine "à la façon de Saxe" (qui est encore de la porcelaine tendre) . Elle s’établit dans ses locaux de Sèvres en  1753, et passe au procédé de la porcelaine dure vers 1768. La matière première, le kaolin, provient de Saint-Yrieix, près de Limoges où l’on a récemment découvert de riches gisements . Sèvres, peut prendre alors le pas sur Meissen.

Au demeurant, les porcelaines tendres de Sèvres sont extrêmement recherchées pour la qualité de leur décoration et la forme élégante des pièces produites. L'harmonie et la richesse des couleurs est étonnante: bleu turquoise, bleu céleste, bleu roi éclatant, rose Pompadour, jaune paille, carmin, gris agate, brun rouille, vert d'eau, vert pré…Les fonds peuvent être unis ou à motifs dorés: œil de perdrix, pointillés, cailloutés, vermiculés…Le style Louis XV s'y exprime dans les motifs floraux, les scènes de genre et les scènes champêtres, bucoliques et mythologiques, inspirées, comme le rappelle le Dictionnaire des antiquités de Jean Bedel (Larousse), des grands artistes de l'époque : Watteau, Fragonard, Boucher, Chardin…Des artistes spécialisés et appréciés comme Aloncle pour les oiseaux, Vieillard, Noël, Taillandier, donnent de la valeur aux pièces qu'ils ont peintes…Les objets sortis de la Manufacture sont le plus souvent -mais pas toujours- marqués d'un signe composé de deux L imprimés en bleu, tournés l'un vers l'autre et entrecroisés, accompagnés d'un point dans le triangle ainsi formé et de lettres pour indiquer l'année: de A pour 1753 jusqu'à PP pour 1793.

        Compagnie des Indes

Les porcelaines des Compagnies des Indes sont elles aussi très convoitées. Il ne s’agit pas à proprement parler de porcelaines européennes puisqu’elles ont été créées à partir du XVI ème sicle en Chine, au Japon, à Batavia… Mais elles s’accordaient parfaitement avec le goût européen dans l’esprit duquel elles étaient conçues pour être  importées par les diverses compagnies occidentales. Cela a représenté un commerce considérable qui a porté –en quatre vingts ans de 1602 à 1682- sur 35 millions de pièces pour la Compagnie hollandaise, 35 millions pour la Compagnie anglaise, tandis que les Suédois importaient 20 millions de pièces, les Français, 12 millions et les Portugais, 10 millions. Ces chiffres sont particulièrement parlants. Ils sont fournis par Anne Breton dans son gros petit livre de 14 cm sur 14 cm.  « La folie des assiettes »,( 380 pages, publié par Flammarion ),  qui nous fait voyager à travers les modèles d’assiettes conçus depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours autour des thèmes de décoration les plus fréquents : végétaux, animaux, personnages, circonstances…

Une cote incassable

 
La porcelaine française du XVIII ème siècle, singulièrement Sèvres, mais aussi les porcelaines tendres (Rouen, Chantilly, Mennecy, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud…) affiche de très bons résultats et une cote incassable. Selon l'indice Art Market 2000, établi sur une base 1 000 en 1975, l'indice 1999 serait à 10 500 en progression presque continue, avec un pic à10 000 en 1991 et un creux à 8 000 en 1995. Les observateurs remarquent d'ailleurs que les prix se sont considérablement appréciés si on les compare avec ceux du début du XX ème siècle ou même ceux des années 50-60.
En 1993, 48 des 239 pièces du Service à la Reine commandé par Marie -Antoinette en 1784 s'étaient vendues 931 000 francs. En mars 1999, une assiette des services de Louis XV ou du Comte de Stainville avait obtenu  à Londres 7 475 livres chez Sotheby's.

La collection "L’Argus des ventes Valentine's" a déjà consacré trois  forts volumes à la céramique. Le dernier vient de sortir. Plus de six cents pages illustrées de 3 500 photos pour le premier, 3118 photos, 640 pages pour le second. Cette richesse iconographique est précieuse pour l’amateur qui peut très vite repérer les objets de ses désirs. L'auteur, Nelly Fouchet, expert près la Cour d'appel de Versailles, évoque le goût pour les céramiques de haute qualité  sur le marché français et international. "Sèvres, écrit-elle, se porte à merveille tout comme Meissen dans tous les pays où les ventes en affichent. L’engouement pour les céramiques des 19 ème et 20 ème siècles, déjà amorcé dans les trois dernière années, s’est considérablement amplifié . » Nelly Fouchet note un regain d’intérêt pour Moustiers et une augmentation croissante de la porcelaine de Paris, avec un regard particulier pour les tasses décorées de portraits et de beaux paysages  et pour les porcelaines fabriquées à Paris par les Samson. Grand intérêt aussi pour l’Est  ( les Islettes, Lunéville, Saint-Clément…).  
 Dans son précédent ouvrage, Nelly Fouchet situait aussi la place occupée par la porcelaine étrangère et qui demeure valable. «  Ce n'est pas une surprise, écrit-elle, la Compagnie des Indes a toujours la faveur des acheteurs,  ( familles rose ou verte confondues), les pièces de forme étant logiquement les plus recherchées ainsi que les services armoriés qui recueillent les plus belles enchères. Les autres porcelaines, notamment anglaises ou italiennes, rares dans les ventes françaises, sont exceptionnellement achetées par les seuls ressortissants des pays d'origine. Elles atteignent leur cote internationale normale, preuve que la médiatisation des ventes françaises est en marche. »
 Sur le marché international on continue de noter la forte domination de la porcelaine de Meissen (notamment pour la production du début du XVIIIème siècle) et un intérêt marqué pour la porcelaine anglaise, toutes fabriques confondues. Quant aux porcelaines de Sèvres et celles de la Compagnie des Indes, elles ont sensiblement la même valeur quel que soit le pays où elles sont vendues.
           Camaïeu de bleu
    
La vente organisée par Mes Eric Beaussant et Pierre-Yves Lefèvre, le 26 septembre à Drouot-Richelieu (expert : Michel Vandermeersch) avait la vertu de fixer les cotes actuelles d’objets intéressants mais pas vraiment exceptionnels. Une soupière ovale à décor polychrome  en Vincennes XVIII ème, avec fêlure et prise recollée a été vendue 800 euros. Un plat ovale en Moustiers de forme contournée à décor de camaïeu de bleu dit « à la Bérain », de bustes, animaux, arabesques et dentelle (XVIII ème) a été adjugé 1 200 euros. Un plat ovale à bord contourné, en Marseillle, avec un camaïeu bleu de Chinois sur tertre, rochers, fleurs et filets, fabrique Leroy ( XVIII ème) a atteint 850 euros. Un grand vase à col rétréci, haut de 40,5 cm. en Bayeux,  à décor en bleu, branchages et palmes fleuris, guirlande et filet sur le bord, marqué au caducée, période de Langlois, XIX ème,  a obtenu 3 000 euros. Un petit plat rond de forme cardinale, en Nevers, de 29,5 cm de diamètre, en camaïeu bleu, décoré au centre d’un petit personnage de l’Astrée et sur l’aile des paysages, avec volatiles, insectes, fleurs et branchages, un monogramme C.B. et une date 1662, a été adjugé 3 100 euros.



Publié par Le Figaro  ( 2003 )


02/10/2009
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