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La cote incassable de la porcelaine française ( 2001 )

La cote incassable de la porcelaine française ( 2001 )

C'était pour lui une passion et un défi. Charles-Otto Zieseniss, dont la collection fait l'objet  de la toute première vente de Christie's en France, les 5 et 6 décembre, Avenue Matignon, s'était fixé pour but de posséder au moins une assiette de tous les principaux services sortis de la Manufacture de Sèvres au cours du XVIII ème siècle, son siècle le plus brillant. Ce collectionneur, né en 1915, issu d'une ancienne famille du Hanovre, était le fils d'un agent de change établi à New York en 1880, lui-même exceptionnel collectionneur notamment de bronzes de Barye, présents dans la vente. Passionné par l'histoire de la monarchie française et l'époque napoléonienne, comme le rappelle Bertrand du Vignaud, vice-président de Christie's France, Charles-Otto Zieseniss conservateur honoraire au Château de Versailles et mécène, "apporta toutes les ressources de son intelligence, de sa détermination et de sa fortune à atteindre son but."

Un secret stratégique

Il faut dire que Sèvres représente une sorte de sommet et d'accomplissement de l'art de la porcelaine française tout en raffinement et délicatesse. Cet art, qui résulte de la vitrification du kaolin à 1400 °, connu en Chine depuis le 5ème ou le 6ème siècle  et conservé comme un secret stratégique ne fut redécouvert en Occident qu'en 1709. C'est à Meissen, en Saxe, qu' un alchimiste, Jean-Frédéric Böttger réussit pour la première fois à cuire des porcelaines dures. La Manufacture de Sèvres - d'abord installée à Vincennes avec un privilège accordé par Louis XV pour fabriquer de la porcelaine "à la façon de Saxe" - établie dans ses locaux de Sèvres depuis 1753, passa au procédé de la porcelaine dure vers 1768 avec du kaolin provenant de Saint-Yrieix près de Limoges. Sèvres, put prendre alors le pas sur Meissen.
Au demeurant, les porcelaines tendres de Sèvres se font remarquer par la perfection de leur décoration et la forme élégante des pièces produites. L'harmonie et la richesse des couleurs est étonnante: bleu turquoise, bleu céleste, bleu roi éclatant, rose Pompadour, jaune paille, carmin, gris agate, brun rouille, vert d'eau, vert pré…Les fonds peuvent être unis ou à motifs dorés: œil de perdrix, pointillés, cailloutés, vermiculés…Le style Louis XV s'exprime dans les motifs floraux, les scènes de genre et les scènes champêtres, bucoliques et mythologiques, inspirées, comme le rappelle le Dictionnaire des antiquités de Jean Bedel (Larousse) des grands artistes de l'époque; Watteau, Fragonard, Boucher, Chardin…Des artistes spécialisés et appréciés comme Aloncle pour les oiseaux, Vieillard, Noël, Taillandier donnent de la valeur aux pièces qu'ils ont peintes…Les objets sortant de la Manufacture sont le plus souvent -mais pas toujours- marqués d'un signe composé de deux L imprimés en bleu, tournés l'un vers l'autre et entrecroisés, accompagnés d'un point dans le triangle ainsi formé et de lettres pour indiquer l'année: de A pour 1753 jusqu'à PP pour 1793.

Groseilles et attributs

Le  superbe et rare ensemble dispersé chez Christie's comporte 230 lots dont 140 assiettes. Hervé de La Verrie, expert de la maison de vente, relève les exemples les plus  intéressants: "Certains proviennent de services très renommés comme le service "à groseilles et attributs " du roi Louis XV pour Versailles, le service "petits vases et guirlandes" de Madame du Barry, le service" enfants et corbeilles" de la reine Marie-Caroline de Naples et des Deux-Siciles, le service "à frise riche" de la reine Marie-Antoinette. D'autres proviennent de  services achetés par des clients moins connus comme Madame Lefebure, Jean-Baptiste Wandnyver, des marchands. On compte  aussi un ensemble unique d'assiettes d' échantillon qui permet d'avoir une idée de la diversité des décors et de la déclinaison des thèmes par la Manufacture au XVIIIème siècle.  

L'une des assiettes les plus remarquables est en effet celle du  service "à groseilles et attributs". Cette assiette à décor polychrome au centre d'une couronne de fleurs à trois branches, le bord avec trophées peints intercalés de branchages de groseilles  en relief or, les palmes enrichies en bleu, filet or sur le bord est estimée de 30 à 40 000 francs. Une autre assiette à palmes à décor camaïeu carmin et or au centre de motifs en rocailles, guirlandes de feuilles, pièce de réassortiment pour le service du roi Louis XV livré en 1757 au château de Fontainebleau est estimée de 15 000 à 20 000 francs. Une assiette à guirlandes à rubans verts du service de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche  vers 1756-1758 est estimée de 20 000 à 30 000 francs. Une assiette du service Buffon avec oiseaux, achetée par le Comte d'Artois en 1782 est estimée de 30 000 à 40 000 francs.
Outre les assiettes on compte aussi dans la collection de nombreuses pièces de forme: un gobelet litron et sa soucoupe (estimés entre 8 et 10 000 francs);  des pots à sucre Hébert et leur couvercle (estimés de 5 à 7 000 francs pour l'un, de 8 à 12 000 francs pour l'autre ); un pot à lait Hébert et son couvercle (estimé de 8 à 12 000 francs); une boite à thé vers 1762-1764 (estimée de 20 à 30 000 francs); un compotier coquille de 1785 offert par Louis XVI à l'Archiduc Ferdinand d'Autriche ( estimé de 20 à 25 000 francs). Beaucoup de pièces donc avec des pedigrees qui les rendent plus enviables.

De très bons résultats

La porcelaine française du XVIII ème siècle, et singulièrement Sèvres, affiche de très bons résultats et une cote incassable. Selon l'indice Art Market 2000, établi sur une base 1 000 en 1975, l'indice 1999 serait à 10 500 en progression presque continue, avec un pic à10 000 en 1991 et un creux à 8 000 en 1995. Les observateurs remarquent d'ailleurs que les prix se sont considérablement appréciés si on les compare avec ceux du début du XX ème siècle ou même ceux des années 50-60.
En 1993, 48 des 239 pièces du Service à la Reine commandé par Marie -Antoinette en 1784 s'étaient vendues 931 000 francs. En mars 1999, une assiette des services de Louis XV ou du Comte de Stainville avait obtenu  à Londres 7 475 livres chez Sotheby's.


Dans l'irremplaçable collection "Argus des ventes Valentine's", le fort volume consacré à la céramique, quelque six cents pages illustrées de 3 500 photos, l'auteur, Nelly Fouchet, expert près la Cour d'appel de Versailles, évoque le poids de la céramique française sur le marché français. "Sèvres, écrit-elle, détient encore le flambeau, avec une préférence très marquée pour la porcelaine tendre. D'ailleurs, cette porcelaine tendre quelle que soit son origine ( Rouen, Chantilly, Mennecy, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud ) a toujours ses fervents amateurs. Cette tendance se confirme avec les résultats des dernières années. On notera la tendance à la hausse des porcelaines de Paris, surtout celles qui sont signées. Même la fabrique parisienne de Samson qui fait hurler au plagiat il n'y a pas si longtemps est  maintenant  collectionnée! Le même phénomène se reproduit à l'étranger."
 Nelly Fouchet situe aussi la place occupée par la porcelaine étrangère. " Ce n'est pas une surprise, écrit-elle, la Compagnie des Indes a toujours la faveur des acheteurs, ( familles rose ou verte confondues), les pièces de forme étant logiquement les plus recherchées ainsi que les services armoriés qui recueillent les plus belles enchères. Les autres porcelaines, notamment anglaises ou italiennes, rares dans les ventes françaises, sont exceptionnellement achetées par les seuls ressortissants des pays d'origine. Elles atteignent leur cote internationale normale, preuve que la médiatisation des ventes françaises est en marche." Sur le marché international on continue de noter la forte domination de la porcelaine de Meissen (notamment pour la production du début du XVIIIème siècle) et un intérêt marqué pour la porcelaine anglaise, toutes fabriques confondues. Quant aux porcelaines de Sèvres et celles de la Compagnie des Indes, elles ont sensiblement la même valeur quel que soit le pays où elles sont vendues.
Dans l'Argus Valentine's, où les objets  figurent  avec les prix obtenus dans les ventes récentes, on trouve un pot  à thé à décor d'oiseaux vers 1760 à 14 950 francs ( Sotheby's, Monaco, 1997); une tasse et sous-tasse à guirlande de fleurs vers 1772 à 19 954 francs ( Tajan, Paris, 1998) ; une assiette du service du Comte de Stainville vers 1758 à 73 045 francs ( Sotheby's, Londres, 1999); un pot à sucre avec bouquets de fleur vers 1758 à 83 141 francs ( Tajan, Paris, 1996) ou bien un serviice de 92 pièces " jardin "à décor de bouquets, galon bleu céleste ayant appartenu à la collection Rothschild à 221 708 francs, ( Piasa, Paris, 1997).





Encadré:

Peut on restaurer les porcelaines cassées?

La moindre ébréchure, la moindre fêlure, dans le métier  on dit souvent -à tort- un "fel", fait perdre à un objet de porcelaine ou de faïence une grosse partie de sa valeur marchande. Brisé, cassé en mille morceaux, seul un miracle peut sauver un plat ou un vase…Ce miracle s'appelle restauration.
Au temps jadis (mais pas si lointain) les rues des villes résonnaient  quotidiennement des cris de personnages hauts en couleur dont la spécialité était de réparer les vaisselles brisées ou les vases cassés " Raccommodeurs Faïences et Porcelaines!!! ".
Casser le plat d'un service  en porcelaine pouvait passer pour une véritable catastrophe. Aussi bien, comme on peut l'imaginer,  on avait inventé très vite un moyen de réparer les outrages subis par la vaisselle. " La méthode la plus ancienne consistait à ressouder au moyen d'agrafes ou de tenues les deux parties de la pièce", explique Patrice  Schalikoff-Katkoff, expert en œuvres d'art à Beaulieu-sur-Mer, qui voit encore passer entre ses mains nombre de ces vestiges. " Le malheur est qu'une telle réparation se voit, ajoute-t-il. En outre il faut percer la pièce avant d'appliquer les agrafes ce qui n'arrange rien…Alors on a essayé d'utiliser des colles dont certaines sont d'ailleurs très performantes. La méthode la plus efficace, appliquée avec succès à la faïence, est celle de la re-cuisson. La faïence suppose en effet deux cuissons, l'une pour la pièce elle-même, à grand feu, l'autre pour le motif et la couleur, a demi feu ou feu de moufle. Sur la cassure, réparée au moyen d'une colle éprouvée, on applique des retouches de pâte liquide d'émail qui rebouchent les moindres interstices. Une cuisson de moufle efface les traces d'intervention. Ni vu ni connu. Sauf que cette réparation qui utilise une technique moderne n'est pas d'un esprit moderne. Outre leur prix élevé et le risque encouru par le passage au feu, ces réparations sont réservées à des objets particulièrement chéris. Dans les musées on s'en remet à  des restaurations muséales qui, de loin, ne se remarquent pas mais qui ne peuvent, de près, échapper à un examen attentif. On privilégie les  interventions  peu visibles mais réversibles. "

Le laboratoire de Monique Leroy

Les amateurs, collectionneurs, antiquaires ou particuliers, qui attachent une valeur sentimentale à un objet dont ils déplorent les meurtrissures, préfèrent naturellement la solution la plus discrète, la moins visible.
Seul un excellent professionnel peut remplir une mission aussi difficile. Il en existe de très doués. Monique Leroy, connue dans le monde entier, collaboratrice des grands musées, est à bon droit la plus célèbre des restauratrices. Licenciée en lettres et en histoire de l'art, elle a passé aussi une licence de physique chimie pour mieux accomplir son métier. Dans son atelier-laboratoire de la rue de Londres à Paris elle a mis au point les dernières subtilités pour parvenir à ses fins. Ses secrets? Elle en confie un: elle utilise comme les plus habiles chirurgiens-dentistes lampes à ultra violet, aiguilles micro-fines et résines dentaires pour reboucher les plus petits manques des pièces, préalablement nettoyées, reconstituées comme dans un puzzle et recollées. Quand elles ressortent de ses mains elles sont parfaites. Le miracle est accompli.



02/10/2009
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