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La nouvelle vogue des objets de curiosité ( 2004 )

La nouvelle vogue des objets de curiosité ( 2004 )

Quel rapport y a t-il entre une dame Wisigothe qui vivait en France au XV ème siècle et un artisan indigène des îles Seychelles deux cents ans plus jeune qu’elle ? Aucun me direz-vous. Et pourtant, le petit sac à  main de la première, une bourse de velours ornée d’un fermoir ouvragé en forme de cathédrale et le coco-fesse, ou coco de mer, énorme graine d’un palmier ouvragée, gravée sur toutes ses faces par l’artisan susnommé, se retrouvaient l’un et l’autre dans les vitrines d’antiquaires prestigieux qui présentaient leurs trésors à l’exposition Tefaf ( The European Fine Art Fair )  de Maastricht, le mois dernier. Le premier chez l’Espagnol Luis Elvira, qui en demandait 210 000 euro, le second chez l’Allemand Georg Laue qui le proposait à 11 000 euro. Dans une sorte de gigantesque inventaire à la Prévert, les antiquaires réalisent ces rencontres parfaitement surréalistes « d’un parapluie avec une machine à coudre » que suggérait André Breton. Pour le bonheur de collectionneurs de plus en plus nombreux, attentifs, exigeants.
     « Le côté fantastique de l’objet est un extraordinaire élément d’attraction,  écrivait Maurice Rheims dans son Histoire de la curiosité intitulée aussi La vie étrange des objets. Les hommes aiment à côtoyer le bizarre et l’étrange, et grâce à l’objet ils peuvent le faire sous une forme quelquefois terrifiante mais peu dangereuse. Jérôme Bosch, Arcimboldo, Dali sont des peintres magiciens et ceux qui les aiment apprécient aussi des objets de Carl Ludwig Luck, les racines de mandragore, les instruments de mathématique, de laboratoire, ceux qui ont servi au siècle passé à faire apparaître Belzébuth aux chercheurs de formules et de talismans. » A preuve : au Kunst Historisches Museum de Vienne est exposé une curieuse pièce d’orfèvrerie allemande du 16 ème siècle, un chandelier orné de motifs en forme de langues de vipères. Au Moyen âge, les dents de requin sont employées comme remède miraculeux ; les orfèvres de l’époque, quant à eux, les recherchent pour leurs formes décoratives. De même les cornes de licorne, ( plus précisément de narval ), les os de mammouth, les perles, symboles de fécondité féminine, les coquillages, l’ivoire, le corail, certaines pierres semi- précieuses, comme l’ambre ou le jade, entrent dans des compositions esthétiques et quelque peu ésotériques. Il arrive même que l’on attribue des vertus particulières  aux boites destinées à contenir des reliques de saints, ce qui explique le soin apporté dans la fabrication de certaines châsses façonnées dans les matières les plus précieuses : or, vermeil, émaux . Toutes ces pièces avec leurs mystères sont devenues des objets de collection. Elles ont un prix.

            Question de pedigree

«  Pour qu’un objet  soit cher, il faut qu’il soit rare, très rare », expliquait un antiquaire madré de la fin du 19 ème siècle . » Puis il ajoutait après un temps de réflexion «  Mais pas trop rare ! » Quelle cote pourrait bien avoir en effet un objet qui ne s’inscrirait dans aucune lignée, dans aucune catégorie, et ne s’incarnerait que  dans quelques collections ou dans quelques musées où il serait assigné pour l’éternité? Pour être estimé un objet doit pouvoir changer de main. Une cote signifie à la fois un désir et surtout la possibilité de  satisfaire ce désir en alignant des billets de banque. Parler de cote à propos des objets de curiosité est d’ailleurs très hypothétique.
L’objet accompagné d’un pedigree prestigieux voit sa valeur augmentée. Savoir qu’il a appartenu à tel personnage historique ou à tel collectionneur renommé lui donne du prix. «  Cette curieuse passion pour les objets touchés par une personne célèbre est la preuve la plus évidente de la croyance de l’homme à une sorte de trace de survie dans  la  « mana » ( une sorte de puissance surnaturelle )   de ses possesseurs successifs, »  expliquait Maurice Rheims. Parce qu’il a appartenu à John Fitzgerald Kennedy, la « lounge chair » de Charles Eames a atteint dans une vente aux enchères  la somme record de 453.000 euros, alors qu’on trouve aisément le même modèle d’époque pour 2000 à 3500 euros…« Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?» demandait Lamartine. La réponse est oui. Déjà dans la Rome antique, l’empereur Caracalla collectionnait les objets ayant appartenu à Alexandre le Grand .   


Les Kugel sont antiquaires 25 quai Anatole France à Paris. Leur stand de Tefaf était un bel exemple de ce goût pour les beaux objets. Y figuraient ainsi:  un encrier en bronze patiné représentant un homme ouvrant la gueule d’un monstre. Ce petit bronze - haut de 11,5 cm, large de 16,3 cm - date du milieu du XVI ème siècle. Il  provient du nord de l’Italie et a appartenu successivement aux collections Weinberger et Adda. Prix : 65 000 euro. Un relief circulaire en cire de 8,6 cm de diamètre, 13,2 avec le cadre, représentant un couple et un nouveau-né, attribué à Antonio Abondio, créé en Italie vers 1570 est proposé à 75 000 euro. Un œuf d’autruche monté sur argent et transformé en aiguière, venant de Leipzig, s’affiche à 54 000 euro. Un mini-coffre de Augsbourg , XVII ème siècle, fabriqué par Michel Mann coûte 12 000 euro. Dans une toute autre sphère, il faut plusieurs centaines de milliers d’euro pour décrocher cette coupe en dent de narval et ivoire, haute  de 27 cm, longue de 20 cm,  montée en vermeil et pierreries, d’Augsbourg, 1670-1674, attribuée à Georg Pfründt, la monture étant de Hieronymus Priester (maître en 1640, mort en 1697). Cet objet a fait partie de la célèbre collection du baron Nathaniel de Rothschild. Chez Georg Laue, une tête de cire allemande du  XIX ème siècle à 48 000 euro ; une montre de table de 1651 ; une tête de mort en ivoire à 6 000 euro.

            Avoir l’œil …

La notion d’objet de curiosité a été pour la première fois en vigueur dès le XVI ème siècle en Italie, à la cour des Médicis, où l’on prisait les objets exotiques et les merveilles insolites comme des soufflures de perles en forme de corps d’animaux. La nature était mise en valeur par l’art. La mode s’étend dans l’Allemagne du début du XVII ème siècle, à Nüremberg, ou dans la Kunstkammer de l’Electeur Rodolphe II. Elle s’installera en France ensuite.  Le principe fondateur de la collection de ces objets trouve ses sources dans la Renaissance et dans les traditions ésotériques, le Tarot, la Franc-Maçonnerie etc…  sans qu’on puisse toujours tout démêler.  L’Homme, entouré de mystères, d’énigmes, met en scène leurs représentations pour  demeurer au centre de l’Univers et surtout des Quatre éléments : l’eau ; le feu ; l’air ; la terre. « Il s’agit de rassembler autour de soi une représentation du monde », explique le collectionneur et expert Robert Montagut. Celui-ci, depuis plusieurs années, organise régulièrement avec Artcurial ( Briest-Poulain-Le Fur) des ventes spécialisées. Leurs catalogues de vente montrent des compositions extrêmement recherchées d’objets précieux ou étranges photographiées par Jean-Luc Madit. L’une d’elles représente  une arborescence de corail, des têtes de morts de buis, d’ivoire, d’argent, un petit obélisque en pierre jaspée, un arbre à talismans en métal…chaque objet étant d’ailleurs vendu séparément  ; sur une autre photo, ( catalogue destinée à la vente du 30 novembre 2004 ), figurent un coffret d’écaille à peinture d’argent, Amérique hispanique, XVIII ème siècle, (vendu 1 814 euro) ; un corne de rhinocéros ; un coquillage monté sur laiton, vers 1850, (vendu 665 euro) ; deux corbeaux de poutre avec personnages mi-homme, mi-singe. Prochaine vente Artcurial –Montagut prévue le 27 mai à l’Hôtel Dassault, au Rond-Point des Champs-Elysées.
Ce marché, qui est l’apanage de collectionneurs extrêmement fins, cultivés, n’est pas très spéculatif. Il doit et peut s’ouvrir. D’abord parce que les objets sont intemporels. Exemple : Le bézoard est une concrétion calcaire ronde de 8 à 10 cm de diamètre qui se forme dans l’estomac de certains animaux comme les autruches. Les anciens lui attribuaient une valeur d’antidote de repoussoir de mauvais génies et leur faisaient des montures d’or ou d’argent pour les suspendre dans les demeures.  L’un d’eux, daté des années 1600, estimé 1 000 euros, a été vendu 50 400 euros à la mi-février, chez Christie’s à Amsterdam, rapporte La Gazette de l’Hôtel Drouot. L’acquéreur de cet objet ancien a jugé qu’il se marierait parfaitement avec sa collection d’art contemporain.
Olivier Boré, expert square Alboni à Paris, apporte sa définition des curiosités : ce sont des objets  divers et variés, créés par un artiste ou un artisan qui , emporté par son génie créatif, dépasse les normes de l’objet banal. Un canif du XIX ème siècle, parfait dans sa conception, sa réalisation, la richesse de sa décoration peut parfaitement figurer dans une collection.
Autre qualité essentielle de ce marché, chacun, s’il en a le gout, peut y entrer avec des moyens financiers limités. Olivier Boré raconte : « Je ne vais pas une fois aux Puces à Saint-Ouen sans voir ( ou acheter souvent pas très cher) une bonne dizaine d’objets qui sont de véritables objets de collection : cela peut être une pipe en écume de mer ou en ambre dont le sculpteur a épousé les tortuosités, une tabatière, un verre de Venise déformé, une graine de chapelet à tête  bicéphale représentant d’un côté un être humain de l’autre un crâne, qu’on appelle un Memento Mori…Ou un objet dont je ne savais pas a priori de quoi il s’agissait. Il faut être à l’affût. Avoir l’œil. Dans une réelle chasse au trésor j’ai récemment acheté pour 300 euro un objet de 20 cm sur 20 cm composé d’éléments en bois et carton bouilli et peints et qui s’est révélé être un objet scientifique : la coupe cellulaire d’un germe fabriquée vers 1850. » André Breton était lui aussi un grand amateur de ces objets de curiosité qu’il dénichait à chacune de ses sorties dans la nature, chez des brocanteurs, dans des tribus du bout du monde... La vente de sa succession l’an dernier a permis d’en voir de multiples et parfois étonnants : miroir aux alouettes, agates des bords du Lot, bénitiers, poupées Hopi…


Encadré

Au paradis des Cabinets d’amateurs

Henry-René d’Allemagne (1863-1950), parisien, bibliothécaire de l’Arsenal, jouissant d’une importante fortune personnelle, fut un collectionneur insatiable d’objets excentriques et insolites. Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même il consacra une série de luxueux in-quarto à ses propres collections. Dont trois volumes rien que pour les ferronneries. Chez lui, rue des Mathurins, le moindre cm2 était occupé par un objet rare ou précieux. Patrick Mauriès, écrivain, esthète, fait découvrir ce personnage haut en couleurs dans son livre enrichissant et sublimement illustré, « Cabinets de Curiosités », aux éditions Gallimard. Aux côtés de cet Henry-René d’Allemagne, figurent une pléiade de ces fous de connaissance dont la passion a fait progresser les sciences et la découverte. De Basilius Besler à Nüremberg au XVI ème siècle jusqu’à André Breton et quelques autres plus contemporains, Patrick Mauriès nous guide. Il nous fait découvrir des objets merveilleux ou impensables, des maisons, des châteaux, et ces meubles que l’on appelle  «  les cabinets de curiosités » , spécialement conçus pour abriter ces trésors. Une visite à ne manquer sous aucun prétexte.


Publié par Le Figaro  ( 2004 )


02/10/2009
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