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Léon Bouzerand (1907-1972 ) : l'oeil photographe

 

 

 

 

 

 

 

Léon Bouzerand était un photographe. Trois livres ont déjà été publiés qui montrent quelques uns des milliers et milliers de clichés qu'il a pris tout au long de sa vie. Ces livres, on les trouve dans quelques librairies, à Cahors naturellement, où il a vécu, mais aussi à Paris, chez Touzot, 38 rue Saint Sulpice.

 

 

 

 

 

 

Dans ce Cahors d’un autre siècle où il est né en 1907, Léon Bouzerand était « comme un poisson dans l’eau ».  Banale depuis Mao Tsé-Toung, l’expression l’aurait fait sourire mais ne lui aurait vraiment pas convenu. S’il était un adepte de l’aviron qu’il pratiquait sur le Lot, il détestait les baignades dans l’eau de la rivière, trop froide pour son épiderme. A Cahors, il se sentait parfaitement à l'aise.

 

Enfant de la vieille ville, né, rue Nationale, dans une famille implantée de longue date et appréciée, il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. On le nommait d’ailleurs davantage sous son surnom amical de Toto, qu’il trouvait charmant et rigolo, que par son prénom, qu’il n’aimait guère, hérité de son arrière grand-père, huissier à Cahors dans les années 1800.

 

 

Au rugby, pratiqué au Lycée Gambetta, à l’athlétisme, au tennis ( vainqueur plusieurs fois du Tournois de Paris ), au ping-pong ( il fut champion des Pyrénées ), au billard, aux échecs (sport cérébral...) il était brillant et admiré. Il aurait volontiers persévéré sur le chemin du sport si un terrible accident de moto à vingt-et-un ans ne l’avait éloigné, un temps, des exercices trop physiques.

 

Rentré au bercail, retour de Paris et de l’Ecole nationale de photographie de la rue de Vaugirard, il devint, rue Foch, photographe installé. Mais il ne ratait aucune occasion pour aller sur le terrain fixer sur la pellicule les manifestations sportives qui se déroulaient au stade ou ailleurs. Sur la touche, on le voyait parfois, l’oeil toujours collé à l’objectif, renvoyer d’un coup de pied juste, un ballon égaré. On l’applaudissait.

 

 

Dans son exercice de la photographie, la pratique du sport le servait. Il savait au millième de seconde, quand déclencher l’obturateur. Il pressentait les actions des joueurs. En dix clichés, il saisissait l’essentiel d’un match et aucun moment dramatique ne lui échappait. Aujourd’hui pour trouver dix bonne images, les photographes en prennent cinq cents...

 


 

 Equipé de son Leïca ou de son Rolleiflex, il aimait bien traverser Cahors ou parcourir les alentours pour aller capter ici une fête, des façades fleuries, un accident automobile spectaculaire, ailleurs une manifestationde planteurs de tabac ou une réunion politique... La pellicule n’était pas toujours terminée, alors, en revenant vers le magasin, là où l’oeil le portait, il prenait des images, des scènes de la vie quotidienne, des visages... « Je me rappelle, dit Jean-Louis Nespoulous, qui l’accompagnait parfois dans ces périples, qu’il lui arrivait d’ouvrir soudain la porte d’une boutique familière et d’un même coup de flasher, les commerçants amis dans leurs occupations . Tout le monde appréciait cette intrusion joyeuse et spontanée. « Ah, Toto, tu me donneras la photo ! ». C’était toute une ambiance. On l’aimait beaucoup car il était sympathique et il aimait beaucoup les gens. »

 

 


 

 Photographe bien dans son élément, il percevait ce qui fait la vie, l’organisation intime et les mécanismes d’une cité comme Cahors. Une ville-témoin si l’on peut dire. Témoin d'un temps, d'une façon de vivre. C’est ce qui donne tant de valeur, artistique, historique, à ces images venues d’outre-temps. Elles restituent si superbement , comme sous la plume d’un grand écrivain ou d’un poète, les parfums et les musiques, les gestes et les traits à jamais disparus.   JB

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAHORS, ANNÉES 50

 

Sur Cahors, les soixante dernières années ont passé comme un ouragan. Qui peut encore reconnaître,  dans les vestiges qui nous sont restés, le tranquille chef lieu départemental du milieu du XXème siècle ? Qui peut retrouver, au long des rues,  la ville de l’après-guerre dans les replis de sa mémoire urbaine? Que reste-t-il de ses atours concoctés à l’aube de la civilisation industrielle et si peu altérés  encore à la mi-temps du siècle dernier?

 

Colonne vertébrale de la cité moderne,  « cardo » Nord/Sud à la romaine, le boulevard Gambetta n’était, il y a moins de deux siècles,  qu’un boulevard extérieur en terre battue tracé sur les décombres des fossés qui couraient le long des remparts médiévaux de la ville fortifiée. ( « Lou foussats » disait-on, avant-guerre, « les fossés »… Comme à Paris, « Avenue du Bois » pour  « Avenue Foch » ).  Hautes d’un étage, des terrasses, qui naquirent en lieu et place des murets,  ont prospéré sous Louis-Philippe. Elles caractérisent toujours Cahors. L’avenue tout au long a conservé sa frondaison de platanes d’alors.  Elle demeure l’axe vital de la préfecture du Lot. Ses vastes trottoirs, récemment, ont été amplifiés, élargis, magnifiés pour faciliter la circulation des chalands et l’installation d’accueillantes  terrasses de cafés et de glaciers, des étals attirants. Une vitalité nouvelle s’est installée. Les boutiques ont absorbé et digéré tous les signaux de la modernité. Le verre et le plastique, l’acier et la lumière ont « rébiscoulé » les vitrines et les devantures.

 

       Du haut au bas de la large avenue, désormais ponctuée par les logos de toutes les grandes marques nationales et internationales, on ne lit plus les noms du cru et les enseignes qui fleuraient bon  l’ancien temps, comme : « Tout pour l’enfant », « Pinède, perruquier, coiffeur »,  « La tête de Bœuf » ( graines et tabacs ), « Aux 100 mille Paletots » ( tout près, rue Joffre ), « Blaviel », presqu’au pont Louis-Philippe,  avec ses faïences inouïes…  La borne Caltex où les fervents adeptes du Solex venaient faire le plein de leur réservoir a disparu. « Radio-platane » a perdu ses fidèles qui sans cesse refaisaient le match à l’angle de la rue Wilson.  La jeunesse a cessé de « faire le boulevard » jusqu’à plus d’heure.  On ne voit plus passer les défilés rythmés, joyeux et laïques des Fêtes de la Jeunesse, ni les monômes du bac, ni les processions d’enterrements avec leur corbillard tiré par de lourds percheron caparaçonnés tout en noir et précédées par le prêtre en soutane et surplis, ni les fanfares militaires des 11 novembre et du 14 juillet, ni le défilé nocturne de la Sainte-Barbe en hommage aux pompiers…

 

 


 

 Les  magasins, aux devantures rutilantes et parisianisées, étalent maintenant des noms que nul ne connaissait encore : Afflelou, Benneton, Nocibé… Oubliés « Conchon-Quinette », « Bédué-Caine » et « Clément Grandcourt »… Les grands cafés aux solides piliers -  « le Tivoli », « le Bordeaux », « l’Industrie », « les Américains », « L’Alsace », le « Café concert Barreau » - avec leurs traditions bien ancrées et leurs habitués inamovibles - ont été débaptisés ou bien ont migré. Le « Grand Bazar Ladevèze » qui marquait  l’angle de la rue Foch, a laissé la place au « Chantilly» avec sa terrasse où l’on papote. Un bar, « Le Duplex », animé et chaleureux, jouxte l’espace évanoui de « Midi-Caoutchouc », qui avait introduit à Cahors les plastiques et les polystyrènes. « L’Interlude », « Le Pub au Bureau » ont mis, ici, là,  leur costume neuf  à leur forme révisée XXIème siècle…

 


 

Cœur millénaire de la cité, la Place de la Cathédrale est devenue « Place Jean-Jacques Chapou » et en semaine, un parking encombré.  Elle demeure néanmoins pour les Cadurciens la « Place du Marché ». Animée en toutes saisons tous les mercredi et tous les samedi elle se colore au printemps et l’été, de tomates, de tournesols ou de cerises… Sur ce forum,  on entend beaucoup parler l’anglais, un peu le néerlandais, plus du tout le patois.  La rue Nationale, jadis rue principale,  est devenue plus fringante avec ses traiteurs, son bar à vin et sa caverne d’Ali Baba pour les épices lointaines et parfumées, son superbe fromager. Bien pourvue en magasins de vêtements féminins, la rue Saint-James, est devenue pimpante.

 

 

Sur les trois cinémas qui animaient les soirées cadurciennes d’avant la télévision, « le Quercy » seul  reste ( pour le moment inchangé ) dans son costume  post-moderne, très années 50.  Anne Serres a quitté voilà peu son poste d’hôte chaleureux  qu’avant elle son grand-père, Louis Rességuié,  occupait à l’entrée du « Palais des Fêtes ». Chaque client reçu et salué affablement semblait son invité personnel au spectacle des stars. « L’ABC » – autrefois « L’Éden » - a multiplié par trois ses salles de projection et « le Palais des Fêtes » est devenu la maison de retraite « Orpéa ».

 

 

Le centre-ville était le coeur et le poumon de la vie commerciale. Tout y était rassemblé. Epiceries fournies et achalandées, magasins de jouets, marchands de meubles, quincailleries…ont paisiblement cédé le pas à d’autres commerces plus proches de la mode et du look ou bien à des succursales de banques. La périphérie, aux quatre points cardinaux, a attiré un maximum  d’activités qui faisaient respirer la ville.

 

Adieu donc aux magasins et commerces d’un autre temps: les épiceries Deniau, Pechmalbec ; le charcutier  Chadourne-Ville ;  le maroquinier Rigal-Bédué ;  le supermarché Printania ;  les quincailleries Èche ou Breil ;  les bijouteries Mandelli, Bouyssou. ( La maison Lagarde, toujours vivace, maintient la mémoire vivante ) Évanouies les chaussures Baillagou ;  le magasin de jouets de M. Bonneville,  place du Marché ; le bourrelier  du boulevard avec sa machine à carder le crin qui étonnait les gamins; la mercerie-bonnèterie en gros de Charles Maratuech, à l’angle de la rue du Portail Alban,  ouverte par son prédécesseur Maury, en 1848; l’épicerie « Les Coopérateurs » qui avaient pris la place de celle qui s’affichait « Au Planteur de Caïffa »… devenue magasin de meuble avec les Couderc, puis agence immobilière avec les Mouly ;  les coiffeurs Ferré, Popovitch, Madame Douelle, puis Madame Marty, les meubles Bouzerand-Bernès, la pâtisserie Salabert autrefois  « Pâtisserie suisse Lutzy » ;  l’ opticien Contou ( Mais sur le boulevard le petit-fils Baron maintient la tradition lunetière de son grand-père ). Disparu le marchand d’articles de sports « Larrive, aîné » ; les parfumeries Bris, Pouly ( reprises par d’autres familles )  ; le magasin de décoration de Berthe Crassac – pianiste hyperdouée;   la boutique de photographie de mon père Léon Bouzerand ( assisté de Mademoiselle Yvonne  Teillard ) auquel avait  succédé Jean-Louis Nespoulous ( toujours, et plus que jamais photographe d’art mais en étage )… Souvenir des marchands de radio Bénech et Mandon…Et de tant d’autres lieux comme l’hôtel des « Ambassadeurs », à côté du Tivoli,  qui accueillait les personnalités et les fêtes chic ; « La Taverne » de Escorbiac et « Eskualduna » qui ouvraient leurs tables aux gourmets…

 


 

Les librairies ont subi de rudes assauts : disparue la maison Delsaud qui puisait ses racines sous Louis XIV, la maison Finaltéri en face du Lycée Clément Marot. La famille Gonthier qui maintenait la tradition des Girma-Ricard a quitté voilà longtemps la place et la boutique a maintenant changé de nature. Les Lagarde, père et fille, ont à côté de la pharmacie du grand-père,  tenu bon la barre du père Francès d’abord cédée aux Dubois. « La Maison de la Presse », à côté de la Mairie, dès l’époque des Charvet avait beaucoup accru les linéaires de ses livres et continue; la rue Joffre a vu naître « Calligramme »,  et, rue Nationale, près de la place de la Bourse du Travail, une bouquiniste à fait longtemps le bonheur des fouineurs.  Dans le quartier des Abattoirs, près de la rue André-Breton ( le poète et pape du surréalisme qui venait régulièrement en ces temps-là siroter son thé  au  « Tivoli ») un super-marché culturel Leclerc s’est ouvert. Dos à dos pratiquement avec la Médiathèque municipale. Cette version modernisée, informatisée, « dévédéisée » des bibliothèques d’autrefois a pris ici la forme d’un sarcophage bleuâtre enchemisant  la vieille petite gare charmante qu’avait chantée Valéry Larbaud : 

 

« Voyageuse ! ô cosmopolite à présent

Désaffectée, rangée, retirée des affaires.

Un peu en retrait de la voie,

Vieille et rose au milieu des miracles du matin,

Avec ta marquise inutile

Tu étends au soleil des collines ton quai vide » (…)

 

 

Le Lycée Gambetta, hérité des Jésuites, a perdu de sa superbe en devenant un collège mixte et le Lycée Clément- Marot, ouvert aux garçons, a raflé la mise. D’autres établissements scolaires et un lycée ont ouvert à Terre Rouge où un centre sportif attire tennismen, judokas  et footballeurs. Non loin finalement du stade Lucien Desprat dont tous les dimanches le tambourinaïre, crieur public, annonçait le programme, au carrefour des rues les plus peuplées. Tandis que dans les rues passait le peillarot : « Pels de lebres, pels de lapins »…

 


 

Le tourbillon commercial s’est éclipsé vers Pradines,  la Croix de Fer et les sorties nord ou sud, le long du Bartassec, à l’aplomb de La Chaumière. Tout à côté d’ installateurs de piscines, Leclerc, Carrefour, Intermarché, Lidl, Netto, Weldom, Décathlon, Go Sports, et quelques autres enseignes hyper-médiatisées pompent vers leurs gondoles et leurs caisses les Cadurciens et les Lotois qui viennent y emplir le coffre de leur voiture.

 


 

Sur les Allées Fénelon, la statue de Gambetta ne veille plus chaque Toussaint sur les Foires avec leur cortège de manèges, d’auto-tamponneuses  qu’on appelait les chahut-cars, de chenilles endiablées ou de marchands de sucres d’orge. Un parking souterrain - dont la construction a permis de dévoiler les restes inattendus d’un gigantesque amphithéâtre gallo-romain - est venu se nicher sous les allées poudreuses et replantées de frais. Le kiosque à journaux de Ludo Rollés, aux céramiques colorées,  reste fidèle au poste, devant la Bibliothèque Municipale, place François Mitterrand…

 


 

 

       De ces années d’un autre siècle, le souvenir pâlit. Les générations passent, la mémoire les accompagne. A chacun ses dix ans ou ses vingt ans… Heureusement, pour les amoureux du passé, pour ceux dont la nostalgie est le péché mignon, des images photographiques ont fixé à jamais ces moments précieux et fugitifs. Léon Bouzerand, dans les dizaines  de milliers de clichés qu’il a laissés, a su, à l’époque, noter d’un clic de son Rolleiflex ou de son Leïca, une attitude, une figure, un geste, une vitrine, une fête...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il a vu vivre un Cahors à la mi-temps  de son propre siècle, encore plongé dans ses racines millénaires, mais s’ébrouant déjà dans les sillages de la Caravelle ( lancée par le cadurcien Georges Héreil ) et les prouesses du Capitole ( qu’empruntaient Maurice Faure, Bernard Pons, Jacques Chirac, Gaston Monnervillle… ). L’œil du photographe, historien du présent, a gardé la trace de cette période historique et banale. Comme beaucoup de contemporains, il a vu la ville changer de nature. Sous son regard, certaines de ces rues sont passées du Moyen-Age à la Vespa et au vélo Solex. Par le miracle de la photographie, par son talent de portraitiste et de paysagiste, avec sa tendresse, son humour,  Léon Bouzerand ( que ses amis appelaient Toto ) nous rend ces métamorphoses palpables. Et voilà que revivent les monômes du Baccalauréat, les bals de la Préfecture, « l’Eldorado » ou « le Tic-Tac », les retours victorieux et bruyants des rugbymen, champions de France. Voilà Edith Piaf, De Gaulle, « Cahors-Mundi »… Des pans entiers de notre histoire, petite et grande, surgissent. Laissons-nous entraîner par ce retour sur image. Nous-nous y retrouvons si bien.

 

JB,        Paris, Pradines.

 

 

 

 

 

 

VOIR AUSSI :

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Léon_Bouzerand

 

http://www.quercy.net/photographes/leonbouzerand.html

 

http://www.luminous-lint.com/app/home/?action=ACT_SING_PH&p1=Leon__Bouzerand&p2=A

 

 

 

 

Ossip Zadkine a côté de sa "Pieta" (inachevée) photographié en 1957 aux Arques (Lot)

 

 




18/12/2010
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