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« Les artistes ont toujours aimé l’argent » de Judith Benhamou-Huet ( Grasset )

 

 

            Judith Benhamou-Huet qui est un/e des meilleur/e/s connaisseur/se/s de l’Art et du marché de l’art a voulu montrer que l’argent est, parmi d’autres, une des clés majeures de la compréhension de l’art. La journaliste des Échos, du Point..., choquée que l’on réduise certains artistes d’aujourd’hui à des coureurs de fonds et à des  gardiens de coffres-forts, a simplement relu la vie et l’œuvre de quelques uns des plus grands et des plus célèbres du passé et, horresco referens, elle a trouvé même parmi les meilleurs beaucoup de grippe-sous. Sous sa loupe d’investigatrice passent successivement Dürer, Cranach, Le Greco, Titien, Rubens, Rembrandt, Canaletto, Chardin, Gustave Courbet, Claude Monet, Vincent Van Gogh, Picasso, Magritte… Le gratin quoi !!!… Ce parterre de stars est mis en scène dans  un festival inattendu..

 

            Et tellement savoureux que s’il le fallait, je n’adresserais à  Judith Benhamou-Huet qu’un seul reproche sur son livre « Les artistes ont toujours aimé l’argent » ( Grasset ). Celui de ne pas avoir poursuivi sa tâche littéraire pour nous livrer encore et encore des secrets sur d’autres artistes que ceux qu’elle a parfaitement  choisis. J’aurais bien lu avec plaisir encore des pages sur  Matisse ou sur Picabia, sur César qui lui-même parlait volontiers de son amour des lingots et des louis d’or ou sur Arman…. Ou bien sur d’autres qui, eux, cachent leur appât du gain afin que nul ne soupçonne cette addiction… Peut-être aurait-ce été pénétrer trop profond dans un domaine qui touche à la vie privée et cela aurait  concerné des artistes trop près de nous dans le temps.

 

            En tout cas je récuse fondamentalement la critique qui  a été faite ici ou là à Judith Benhamou-Huet d’oser parler de l’argent des artistes. Bien sûr que ce sujet interpelle, intéresse et importe. Marc Fumaroli, académicien, professeur au Collège de France, a voulu, lors d’une récente émission de télévision, persuader l’auditoire ( on devrait dire le téléspectatoire... ) de Frédéric Taddéi que pour évoquer les artistes, pour les juger, on ne devait  considérer que leurs œuvres… Encore que celles-là dussent en outre avoir été produites avant le XXème siècle… Car après, visiblement, M. Fumaroli n’a aucune considération pour les artistes plus modernes, ni pour l’art contemporain où il ne décèle que procédés mercantiles. Je crois surtout qu’il n’y voit goutte et n’y comprend rien.  M. Fumaroli, n’a d’œil et d’oreille que pour le passéisme. Grand bien lui fasse, mais qu’il ne nous gâche ni nos plaisirs ni nos rencontres. S’il y croit, à cette fable, il perd beaucoup du charme du spectacle de la vie. L’art d’aujourd’hui  est vivant, multiple, créatif, parfois profond… Il est comme l’art de tous les temps et de tous les lieux, (  pour parodier la formule de Malraux ) « aussi un commerce » ( un commerce à tous les sens du terme d’ailleurs )…           

 

 

             Mais revenons à nos moutons. Et aux exemples rabelaisiens de Judith Benhamou-Huet. Prenons Albrecht Dürer, ( 1471 – 1528 ), le graveur de « Melancholia », l’austère qui n’a pas l’air de se marrer. Il a su, lui, mettre à son profit l’estampe. ( houhou Warhol !!! ) «  Comme presque tout le monde a les moyens de s’en acheter une, les images imprimées trouvent un marché comme le livre … »  écrit à ce sujet  Erwin Panofsky. Et Dürer enfonce le clou : « Si je m’étais depuis toujours consacré à la gravure, je serais aujourd’hui plus riche d’un millier de guilders »  ( À sa mort il est riche de700 florins, l’équivalent de 18 kilos d’or ).  Autre exemple: Rembrandt (1606 – 1669 ) C'est un  collectionneur – et spéculateur - passionné. En 1631, dans une salle de vente, il achète pour 424,5 florins un Rubens ( Hero et Léandre ). Sept ans plus tard, il le revend 530…  Pas mal misé « le « Golden boy » de l’âge d’or hollandais » !!! Je ne vais pas reprendre ici les démonstrations de Judith Benhamou-Huet, il faut en lire le détail. On n’y perd pas son temps.

 

            Je m’arrêterai quand-même sur le cas de Vincent Van Gogh…  Celui que la légende des Siècles statufie comme « le peintre génial qui n’a vendu qu’un seul tableau de son vivant » … et qui a peint des œuvres dont aujourd’hui on tire des millions… Van Gogh et l’argent ! Van Gogh et l’argent ? Non mais elle charrie Judith ! Eh bien pas du tout.  Voilà ce qui sera pour beaucoup un scoop:  en réalité, «  Van Gogh n’était pas méconnu et il est loin d’avoir vendu un seul tableau »  écrit Walter Feichenfeldt ( Bâle, Kunst Museum, 2009 ). Théo, son frère marchand de tableaux, « portait les œuvres en si haute estime qu’il excluait catégoriquement toute vente réalisée à des prix sous-évalués, dans le seul but de vendre. » poursuit l’expert. Et Wouter Van der Veen, dans son « Van Gogh » aux éditions du Chêne ( 2009 ) de préciser : « Sa peinture était le fruit d’un travail long, méticuleux, acharné et référencé. (…) Il pouvait se le permettre parce qu’il n’avait pas de problèmes financiers » (Wouter Van der Veen met d’ailleurs les points sur les « i » : selon lui,Van Gogh percevait 200 francs par mois, parfois plus, outre les toiles et les couleurs que Théo lui envoyait. Dans le même temps, le facteur arlésien Roulin nourrissait toute sa famille avec son salaire de 135 francs ). Adieu le mythe de la vache enragée…  Embrayons enfin sur une image de Picasso comptant et recomptant ses liasses de billets qu’il sortait périodiquement d’une malle Hermès rouge cadenassée… ( Oncle Picassou??? )

 

            Si elle détaille moins les rapports des artistes contemporains avec l’argent, Judith Benhamou-Huet offre pourtant des éclairages sur ce qui se passe aujourd’hui. Ainsi, Christian Boltanski assure : «  En fait, gagner de l’argent est une chose très facile si on le désire : si tu mets toute ton énergie à gagner de l’argent, tu en gagnes. Et je suis suffisamment malin pour gagner de l’argent. Par contre, être un grand artiste est une chose extrêmement difficile. (…) Et comme je suis quelqu’un d’ambitieux, c’est ce que j’ai voulu atteindre ». Et Jeff Koons – 23 millions de dollars pour son « Balloon Flower » : «  Il y a très certainement une excitation d’ordre sexuel pour un artiste issu de la veine Pop à voir ses œuvres d’art atteindre des prix exceptionnels ». On retrouve aussi Damien Hirst, Vim Delvoye et quelques autres, qui font briller des dollars dans les yeux des marchands... Pourquoi donc cette course au magot serait-elle abominable pour les artistes plasticiens alors qu’elle est un signe de réussite dans tous les autres milieux. Le classement « Forbes »  des milliardaires en dollars ou la liste « Challenge »  de nos réussites nationales exprime le succès des magnats de l’industrie, de la mode, du spectacle... An so what ? Si l’Oréal plafonne dans le monde et Bernard Arnault et, et…  n’est-ce pas grâce à l’excellence de leurs choix, de leurs produits, de leur stratégie… L’art est aussi jugé sur l’excellence de sa production. Sauf que pour reprendre une formule qu’affectionne Pierre Cornette de Saint-Cyr : « Ce n’est pas l’argent qui donne sa valeur à l’art, c’est l’art qui donne sa valeur à l’argent ».

Jacques Bouzerand



06/06/2012
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