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Les étains, marché de collectionneurs ( 2000 )

Les étains
Jean-Claude Comenchal est sans doute l'expert en ventes publiques le plus consulté en France pour les étains. C'est sa spécialité et son bonheur. Rien de ce qui est étain ne lui est étranger. Rien ne lui échappe,  des origines jusqu'au XXème siècle y compris. Installé à Maisons-Laffitte, il participe chaque année à travers l'Hexagone à une quinzaine de ventes sérieuses, trois à quatre par trimestre, chacune avec 50 à 70 lots. Il exerce son métier et déploie son savoir qui est immense auprès de la dizaine de commissaires-priseurs qui s'intéressent à ce marché.
" C'est un marché de collectionneurs, dit-il. Un marché qui était plus large voilà quinze ou vingt ans. Qui s'est resserré voilà quelques années mais qui semble frémir à nouveau grâce à l'arrivée de quelques connaisseurs. C'est un marché tranquille, assez étale, sans grands à coups, le contraire d'un marché spéculatif. Les amateurs de bon niveau se comptent en petit nombre.  Ils tiennent dans un fichier de quelques 300 noms dont seulement dix femmes. Comme si l'objet d'étain, sobre dans ses formes et plutôt austère ne séduisait qu'un public masculin. En France le marché est presque exclusivement franco-français. Au point que de très beaux objets portant poinçons allemands ou belge sont tout fait sous cotés. D'ailleurs les Français n'ont pas les mêmes goûts que leurs voisins. Ils préfèrent les pièces bien propres, bien polies alors que les Belges , les Hollandais sont portés sur les patines beiges, ocres..."
Ce qui importe c'est l'origine. On distingue assez bien les provenances, sachant que quelques régions seulement ont été très productrices. Le Nord et l'Est, la région de Paris, de Lyon, de Toulouse, de Bordeaux, de Strasbourg. Et ce qui compte aussi c'est le poinçon.
"Les potiers de Paris, raconte Raynald Rubler, ont conservé jusqu'à la fin du XV ème siècle l'ancienne méthode de fabrication: le travail au marteau. Au lieu d'être coulées, les objets étaient forgés d'une seule pièce, sans soudure. Plusieurs potiers du Nord vinrent s'installer à Paris en 1480. Ils excellaient dans le travail de l'étain, qu'ils moulaient en creux. Ils moulaient un objet en deux parties pour obtenir les formes les plus gracieuses et des pièces plus importantes. Les maîtres parisiens les imitèrent et firent alors de la vaisselle, des gobelets, des flacons, des pots aiguières et toutes sortes de vases aux formes élégantes et d'un effet très décoratif. "
Au demeurant les prix sont loin d'être fous. Une des plus grosses enchères enregistrées récemment s'est élevée à 82 000 francs pour un étain 1900. A Chartres une horloge à huile s'est vendue, après une belle bagarre entre deux entichés, à 43 000 francs. La grande majorité des objets se vend avec des prix plafond de 10 000 ou 20 000 francs. Plus parfois pour la Haute Epoque XV ème ou XVI ème siècle. Encore faut-il que ce soient des objets anciens de qualité. Plats, assiettes, pichets du XIX ème siècle, provenant de la plaine de Caen, de Lille ne valent guère plus de 1 000 francs.
Lors de la dispersion d'une importante collection d'étains anciens organisée à l'Hôtel des ventes de Mayenne par Me Pascal Blouet le 4 mars, sont passés des objets représentatifs de la production française et européenne. De Caen une série de 7 mesures du litre au centilitre poinçon de poulain, successeur de Deverre-Leseigneur , vers 1880 s'est vendue 3 800 francs. De Chartres un pichet de forme balustre à piedouche évasé, gobelet dit " en botte ", couvercle à toit plat et rentrant à poucier en S ; marque de propriété estampée: L.V.F. , de la seconde moitié du XVIII ème siècle, dans un état de fraîcheur et de qualité remarquable a atteint 4 500 francs. De Paris, un rare et bel urinal de forme triangulaire arrondie et déversoir tubulaire; poinçon de Alphonse Perrault, seconde moitié du XIX ème siècle est parti pour 2 700 francs. De Poitiers, une assiette à bord rond mouluré marque de propriété estampée: I.B/fleurette. Poinçon de contrôle de la ville PPP. Couronnées/1722/PO de la première moitié du XVIII ème siècle a été adjugée 1 800 francs. De Vire, un pichet à épaulement, pied évasé et poucier à gland de chêne, marque de propriété gravée sur l'anse: M.I.Lefrançois. Sous le couvercle, poinçon de contrôle de la ville: C couronné/(VIR)E/1775, poinçon de maître: I.D. VIRE ( peut être Jean Dubourg ) et poinçon de maître T.E. , de la fin du XVIII ème siècle a atteint 5 000 francs.
 
Disparu voilà peu un fabuleux collectionneur, René Richard, avait amassé quelque 1500 à deux mille pièces. Érudit, il a écrit un ouvrage fort documenté sur " Les potiers d'étain de l'ancien régime en Languedoc-Roussillon ".
 
Françoise et Alain Rubler, étainiers à Amnéville en Moselle, passionnés de leur métier, ont eu la riche idée de demander à leur neveu, Reynald, très doué en informatique, de réaliser tout un site sur internet à la gloire de l'étain. Il raconte ainsi par exemple comment aujourd'hui un artisan réalise à partir d'une plaque d'étain un écusson lorrain. La technique utilisée est celle du repoussage. L'écusson s'obtient à partir d'une feuille de métal de deux dixièmes de millimètre avec des outils que sont les ébauchoirs en buis qui servent à repousser l'étain. Le tracé terminé et la pièce finie celle-ci est polie à la laine d'antiquaire.
 
" La valeur des étains et leur raréfaction ont provoqué la fabrication de faux nombreux, facilement obtenus par surmoulage explique Jean Bedel dans son Dictionnaire des Antiquités ( Larousse ). Vieillis artificiellement et bien patinés, les faux sont souvent difficiles à déceler, à moins que le faussaire ne se trahisse par un excès de plomb, qui rend la pièce d'un bleu éteint, ou par l'application de mauvais poinçons, qui ne correspondent pas à l'époque de fabrication ou au style imité. Chaque région a ses formes spécifiques, qui exigent une corrélation avec certains poinçons. On se méfiera en outre de gravures surajoutées et d'autres effets décoratifs inadaptés, qui, loin de valoriser les pièces, leur font perdre tout intérêt pour le collectionneur."
 
Qui l'eut cru? Picasso détient sans doute le record absolu de la cote d'un objet en étain. Lors des ventes de la collection Dora Maar par Piasa les 27, 28 et 29 octobre 1998 de toute petites capsules en étain pour bouteilles d'eau minérale, façonnées par le génial madrilène (1881-1973) ont obtenu des résultats fabuleux. 110 854 francs pour deux capsules façonnées, l'une en oiseau, l'autre en danseuse, sur une estimation de 10 000 à 12 000 francs. 62 000 francs (sur une estimation de 20 à 30 000 francs ) pour un ensemble de dix capsules façonnées en figures diverses ( oiseaux, serpents etc. ) exécutées en 1943. Le 26 juin 1999 la même étude Piasa, lors d'une nouvelle vente d'objets provenant de la collection Dora Maar,  obtenait 150 000 francs (sans compter les frais ) d'un ensemble de trois capsules façonnées en un coq et en oiseaux, l'un ailes déployées,
 
Encadré
 
Les poinçons
 
 
Le poinçonnage de la vaisselle a toujours été très réglementé. Dès le XVI ème siècle les ordonnances et les textes des provinces fixant les obligations sont multiples. Plusieurs types de poinçons peuvent être apposés sur les objets d'étain: le poinçon de maître, le poinçon "de la marque", le poinçon de ville, le poinçon de contrôle, le poinçon de jaugeage…
Le poinçon de maître est apposé par le potier d'étain qu'on appelle aussi l'estanier. Il comporte le nom de l'artisan et l'indication de sa ville ou de sa province.
" Vers la fin du XVII ème siècle apparaît sur la vaisselle d'étain un nouveau poinçon à côté de celui du maître, raconte Reynald Rubler.Ce poinçon de marque devient obligatoire dans toute la France sauf pour les provinces annexées dont faisaient partie l'Alsace et la Lorraine. Il a été introduits par la volonté de Louis XIV. C'était une des conséquences de ses guerres et des dépenses qu'elles avaient occasionnées. En ce temps là, tout comme aujourd'hui, on recherchait par tous moyens de nouvelles sources d'imposition. En 1672 on imposa la vaisselle d'argent. A la perception de cet impôt on apposait sur chaque objet en argent un poinçon spécial dit " de la marque ". En 1674, cette mesure fut étendue à la vaisselle d'étain, mais fort impopulaire, elle fut abrogée en 1676 pour être rétablie en 1691 et cette fois jusqu'à la fin de l'ancien régime.
Le poinçon de contrôle est imprimé par les jurés de la corporation. Ils confirment que la qualité de l'alliage, le " bon aloi ", est respectée. C'est un F pour l'étain fin ( moins de 10 pour cent de plomb ) plus un L couronné sous le règne de Louis XIV. Et un C pour l'étain commun ( 20 pour cent de plomb ).
Le poinçon de jaugeage garantit la contenance du pichet. et des récipients utilisés par les commerçants. Fleurs de lys, aigles, couronnes les distinguent.
          
             
Publié par Le Figaro  ( 2000 )


02/10/2009
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