monoeilsurlart

* Les Hurluberlus de Luc Rigal ( Exposition )

Les Hurluberlus de Luc Rigal


Il y a plusieurs façons de regarder une exposition. L'une est d'essayer de comprendre ce que l'artiste a voulu dire par delà ou en deçà des images qu'il donne à voir ; une autre est de se laisser absorber par les espaces peints, de savourer les couleurs, les formes, les nuances, les oppositions, les ruptures… de voir seulement, sans laisser au cerveau le loisir d'interpréter ; une troisième est de situer ce que l'on observe dans la lignée des œuvres d'art que l'on a fréquentées.

 

Pour aborder l'exposition « De l'ordre et de la hiérarchie », que Luc Rigal présente du 8 au 21 juin, à l'Espace Beaurepaire, entre la République et la gare de l'Est à Paris, on doit successivement - et à rebours - se mettre dans toutes ces positions. Gymnastique douce au demeurant.

 

Dans un texte dense et complice de douze pages qui enserre les photos du catalogue, Luc Rigal invite sans ambages à se rendre chez Jean Dubuffet et à compulser les écrits du célèbre négociant en vin, maître vénéré de l'art brut. Référence oblige. Et c'est vrai qu' au premier coup d'œil, ces toiles de Luc Rigal, avec leurs personnages hurluberlus bien ancrés sur les surfaces peintes, imposants, peuvent faire penser à Dubuffet, à ses « archétypes » de 1945, à ses géniaux portraits de Paul Léautaud de 1946, ou d'Antonin Artaud de 1947, à celui du critique Michel Tapié « Soleil », à ses « barbes » des années 60, à ses bonshommes des années 80… Figures frénétiquement déclinées et constantes de l'œuvre. Mais, devant les tableaux de Luc Rigal on peut aussi évoquer à bon droit Gaston Chaissac, ses visages et ses corps, tracés sur des planches découpées et colorés… Il ne faut pas imaginer qu'il s'agisse chez Luc Rigal d'emprunts, de copies ou de succédanés : ce sont des icones ( au sens d'image ) particulières, spécifiques, autonomes, qui pourraient, rions un peu, justifier le copyright .

 

Les « individus » de Luc Rigal, « tragi-loufoques », comme il dit lui-même, sont en réalité des éléments vivants et agités, électrisés dirait-on, qui viennent peupler des paysages. Comme chez Georg Baselitz, pour qui le signifié, ou plutôt même, la forme du signifié, importe plus que le signifiant, que sa lisibilité, que sa reconnaissance, ou le sens que l'habitude lui fait accorder, les personnages de Luc Rigal, qu'ils aient la tête en haut ou la tête en bas, ont à l'évidence un rôle formel.

 

Ces figures sont le plus souvent l'élément central des tableaux. Mais l'espace, ce n'est pas eux qui l'ont organisé. Ils en ont pris possession. Ils s'y sont installés. Bien à l'aise lorsqu'ils sont uniques. Et lorsqu'ils sont plusieurs, ils s'y sont organisés ( que Luc Rigal le veuille ou non ) « avec de l'ordre », sinon de la « hiérarchie », côte à côte, chacun avec sa logique interne, sa pesanteur, qui prévoit que l'un ait les pieds vers le sol et que l'autre semble tomber du ciel tête première. L'espace autour, celui de la toile, préexistait à ces figures. Celles-ci ont été réalisées ailleurs auparavant et collées à plat sur le tableau. Leur teinte, leur tonalité chair, plus douce que le fond, tranche avec la toile mais leur découpe cernée s'y insère, provoquant ici ou là des oppositions, des surprises, des fantaisies.

 

Quant aux fonds, ils sont toujours travaillés dans une gestuelle qui explose de liberté. Luc Rigal a joué dans une gamme qui est la sienne : le rouge, l'ocre, le jaune, l'orange, le marron… mais ici se déroulent, s'entremêlent des lignes courbes ininterrompues, des traces de gestes comme insinués par la danse des abeilles, noirs, fumée ou rouge parfois. Ces toiles dont la matière première évite les bavures est piquetée d'une infinité de petits points où s'évertuent des coloris subtils. Ces fonds, ce sont les paysages que Luc Rigal compose et recompose à sa guise et que l'on perçoit plus nettement lorsqu'il décide au dessus de ce qui est la terre, de faire exploser un grand pan de ciel bleu.

 

Voilà donc, cohérent, marquant, puissant, un bel ensemble de tableaux de moyen, de grand et de très grand format. Devant toute œuvre le sens, un sens, apparaît à chacun dans son intime singularité sensible et dans le creuset de sa propre expérience vécue. Loin de moi l'idée, bien sûr, de suggérer ici une signification globale, une interprétation, une lecture à ce qui apparaît comme une période dans le travail de l'artiste. Une période qui n'a pas nécessairement un début précis et une fin définitive car certains éléments n'y sont pas nés d'hier et ont du chemin devant eux. Parlant de ses petits personnages, étranges et sympathiques, un peu paumés, ballotés, Luc Rigal dit : « Pour commencer ils font la grimace. Ce sont des êtres de chair, hein, alors l'émotion, ils connaissent : la peur, la haine, l'effarement, l'angoisse… ». Sur une toile, Luc Rigal a peint ce qu'il dit en souriant être un « autoportrait ». Il s'agit précisément d'un de ces personnages. C'est dire qu'ils sont vivants, et qu'ils souffrent et qu'ils aiment. Et qu'ils créent de sacrées impressions.



14/09/2009
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 16 autres membres