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L’éternel retour du style XVIII ème siècle ( 2003 )

L’éternel retour du style  XVIII ème siècle


La vogue irrésistible -et somme toute récente- de l’art déco, du mobilier des années cinquante, du design, a porté un coup douloureux à la passion généralisée que les classes les plus aisées vouaient naguère au mobilier du XVIIIème siècle. Régence, Louis XV, transition, Louis XVI…Que de beaux appartements parisiens, new-yorkais, londoniens ont été meublés dans ces styles prérévolutionnaires. Mais ce n’en est pas fini pour autant. Il suffit de feuilleter semaine après semaine les numéros de La Gazette de l’Hôtel Drouot pour se convaincre de la vitalité de ce marché.
Faut-il s’en étonner ? Dans son livre « La découverte de la Liberté, 1700-1789 » l’essayiste Jean Starobinski mettait en lumière la performance de l’art mobilier français du XVIIIème siècle. Il  montrait comment celui-ci s’est affirmé en se distinguant de ses origines, le style un peu raide du Grand Siècle, celui de Louis XIV. « Au XVIIIème siècle, l’objet de luxe tend à représenter seulement la richesse transformée en objet, devenue tangible. Sa beauté ne renvoie à aucun antécédent spirituel. Elle n’exprime plus, en la reflétant, une autorité qui brille dans le monde des apparences…Le luxe du XVIIIème siècle exploite, en les modifiant, les différentes formes à travers lesquelles s’était exprimé le langage de l’autorité, mais il ne correspond plus au contenu qui avait été le leur. Ces formes sont des fins en elles mêmes. L’artiste peut s’en servir par caprice pour satisfaire son goût de la variété ». On pourrait ajouter, le titre le suggère, de la liberté.
Voilà quelques années, une exposition sur le style Louis XV présentée à la Monnaie de Paris, portait pour titre « Un moment de perfection de l’art français ». La perfection pourtant ne paie pas toujours. Après la Révolution, les meubles de style -et d’époque- Louis XV ou Louis XVI, qui ont échappé aux fureurs destructrices ou aux exportations clandestines sont dédaignés par la bourgeoisie montante. Celle-ci leur reproche leur finesse, leur fragilité. Elle  leur préfère le solide et imposant style Empire qui s’installe puissamment et occupe peu à peu tout le terrain. C’est, il est vrai, l’époque où des trumeaux de Boucher se retrouvent exposés à même le sol chez les vendeurs des quais et vendus à bas prix.
Ce désamour n’était pas fait pour durer. L’évidence de la beauté ne pouvait rester sous le boisseau. «J’aurais du naître cent ans plus tôt » répétait l’épouse de Napoléon III, lorsqu’elle parlait de mobilier. Du coup, « Le style Louis XVI qu’aimait  Eugénie », comme l’écrivait en 1961 Hélène Demoriane. redevenait à la mode avec le troisième Empire. Au point d’inspirer et même d’obnubiler les ébénistes  de l’époque. On parle alors d’un style « Louis XVI impératrice ». Les artisans  se mirent à fournir une énorme production de  meubles « XVIIIème » qui parfois font vraiment illusion et, c’est assez nouveau, atteignent de fort jolies cotes.
Quant au vrai et légitime XVIII ème, il reprend peu à peu sa place et son poids dans les demeures, les collections, les salles des ventes ou chez les antiquaires. Mais jusque dans les années 1970 cependant la spéculation est absente de ce secteur. « En 1979, l’achat à prix d’or par le musée de Malibu d’une somptueuse encoignure de Dubois provoque l’étonnement. L’événement déclenche l’intérêt de quelques amateurs du Moyen Orient. En possession d’immenses fortunes, ils achètent le meilleur, cher, et les prix s’envolent. Bientôt, Outre-Atlantrique, une autre clientèle, féminine cette fois vient se joindre à eux. En France, quelques grands chefs d’entreprise, Hubert de Givenchy, François Pinault, Karl Lagerfeld, Bernard Arnault se mettent de la partie. A leur suite d’autres vocations naissent. Elles tiennent le marché à la hausse. La Guerre du Golfe en 1991 marque un coup d’arrêt brutal. Depuis, les choses ont repris leur cours » raconte parfaitement Françoise de Perthuis dans l’analyse du Marché de l’Art ( L’OEil-TheArtMarket 1999)
Ainsi en  1998 à Paris un secrétaire Louis XVI de Riesener se vend 1,9 millions de francs (étude Beaussant-Lefèvre) une console de Prieur en bois doré est adjugée 2,9 Millions de francs (étude PIASA) et une suite de 4 fauteuils de Cresson, d’époque Louis XV, non signés, atteint 2,2 millions de francs (étude Ribeyre et Baron).
En juin 2003, chez PIASA, un bureau en placage de citronnier, d’époque Louis XVI, orné de moulures d’ébène et filets de buis de couleur encadrant le décor peint sur fond de métal laqué noir, dans le style de Macret, trouve preneur à 386 644 euros.
            
Des prix très variés


Le Salon du Collectionneur de Paris qui se tient du 12 au 18 septembre 2003 au Carrousel du Louvre confirme cette vitalité en donnant précisément l’occasion de contempler de superbes exemples de ces mobiliers. Des pièces dignes des musées, mais susceptibles d’être acquises par les amateurs puisqu’elles sont présentées par les grands antiquaires spécialisés et mondialement reconnus. Les propositions sont extrêmement variées. Les prix aussi. Parfois tenus secrets, hors les acheteurs, par ces professionnels discrets qui se méfient du tapage et craignent d’effaroucher leurs clients.
Pour 22 500 euros, J.M. Béalu propose une petite table de salon Louis XV, haute de 73 cm., de forme mouvementée sur quatre faces, en placage de bois de violette à réserves chantournées, et sur le dessus une rosace en bois de rose.
Pour 250 000 euros, Bernard Steinitz propose un cartel Régence en bronze ciselé et doré, avec son mouvement de Jean-Baptiste-Marie Colin de la Glizière (nommé maître en 1729). Ce cartel, créé vers 1735, haut de 75 cm appartient résolument au style Régence : ses espagnolettes et son décor ciselé à mosaïques évoquent les créations de Cressent.
Autour de 300 000 euros, chez Gismondi, on pourra acheter une commode exécutée par Pierre Roussel (maître en 1745), marquetée de paysages de ruines et de « caprices ». Le riche décor de cette commode se compose de cinq tableaux à thème de paysage dont la fantaisie rappelle les décors de certaines faïences ou des marqueteries de pierre dure de l’Europe de l’Est. Pierre Roussel a réalisé de très nombreux ouvrages pour le Prince de Condé destinés au Palais Bourbon et au Château de Chantilly.
Autour de 400 000 euros, chez Gismondi encore, on pourra négocier un rare et délicat bureau de pente, exécuté par Jean-Pierre Latz, ébéniste privilégié du roi (1691-1754). Ce délicieux bureau a appartenu au Baron Lionel de Rothschild puis à Léopold de Rothschild et ses descendants. Son style mouvementé, ses galbes et ses chantournements sont parfaitement représentatifs du style de Latz. Le décor marqueté est également exceptionnel. Des brassées de fleurs: roses, pivoines, renoncules ornent chaque surface du meuble, parfois retenues par un ruban. Ce décor floral est découpé dans des essences locales : buis, houx, épine-vinette…Certains sont brunis au sable chaud, d’autres teints de vert. L’ensemble se détache sur un fond de placage d’amarante. Les bordures sont en bois de rose.
Ariane Dandois expose une belle commode en bois de rose à décor de marqueterie à l’antique. Cette commode appartient à un groupe de meubles transition et Louis XVI décorés de marqueterie figurant des ruines romaines. Le dessin des panneaux s’inspire d’une suite de huit gravures par F. Basan, exécutées d’après des peintures de Demachy. La marqueterie est presque identique à celle d’un secrétaire à abattant, passé chez Christie’s à Londres en 1992 et proche de ceux d’une commode par De Loose de la Fondation Gulbenkian à Lisbonne, d’une table au Louvre par Christophe Wolff ; d’une commode par Gilbert et d’une paire d’encoignures par Antoine Nicolas.
François Hayem dispose dans son stand une fontaine d’intérieur, Régence, en forme de coquille en marbre blanc veiné dans un décor de roseaux avec un amour, et un cygne crachant l’eau. JM Béalu présente une paire d’appliques Louis XVI en bronze ciselé. Et Bernard Steinitz montre un étonnant sujet en terre cuite représentant «La chasse au crocodile » réalisé selon un tableau de François Boucher peint  vers 1738-39 pour la petite galerie des appartements privés de Louis XV au Château de Versailles. A noter aussi à la galerie Mazarine, chez Pascal et Pierre Moufflet une  belle commode d’architecte qui est une curiosité


Mais le mobilier XVIII ème s’intègre aussi dans un décor. Carole Thibault-Pommerantz s’est fait une spécialité dans les papiers-peints anciens. Au salon, elle montre un très joli décor en arabesque de J.B.Réveilon d’après Poussin. Daté de 1788 ce papier-peint, qui n’a jamais été posé, est imprimé à la planche sur vergé. Les couleurs sont d’une fraîcheur parfaite. Rehaussé à la feuille d’or. Hauteur : 1,20m, largeur :53,5 cm. Prix : 18 000 euros.
Boucher chez les contemporains

Trois cents ans après la naissance François Boucher, trois expositions viennent opportunément montrer l’importance de cet artiste et la pérennité de son influence. L’une, au Musée du Louvre, intitulée « François Boucher, hier et aujourd’hui », rassemblera du 17 octobre au 19 janvier 2004 de nombreux dessins ; une autre exposition est annoncée au musée des Beaux-Arts de Dijon. Quant à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA)  à Paris, elle a prévu de centrer son intérêt sur «François Boucher et l’art rocaille », avec plus de 120 dessins, complétés d’œuvres de Trémolières, Bouchardon, Natoire, Jeaurat, Watteau… En outre, l’ENSBA a lancé un projet pédagogique auprès des ateliers de l’Ecole sur le thème du Rococo et de sa descendance dans l’art contemporain. Les œuvres de 20 étudiants d’aujourd’hui âgés de 20 à 25 ans, retenues par le commissaire de l’exposition, Jean-Michel Alberola, occuperont les cimaises de « Rococo & Co ». Quelle drôle de leçon !



Encadré
Les grandes estampilles du XVIIIème.

    Pour mieux se repérer dans ce XVIIIème siècle, foisonnant en créateurs de meubles qui ont fait la renommée de l'art français, le plus élémentaire est de suivre la liste des noms de ces maîtres ou de leurs dynasties. Ils étaient  pour la  plupart installés à Paris, dans le Faubourg Saint-Antoine, avec la cohorte de leurs acolytes :  bronziers, fondeurs-ciseleurs ( Caffieri, Forestier, Falconnet…) ou doreurs.
Le fort volume " Le mobilier du XVIII ème siècle à l'art déco " publié récemment par  les éditions Taschen en dresse un petit dictionnaire fort utile.
    Citons ces noms: Benneman, arrivé en France en 1784, (avec le sculpteur Hauré et les bronziers Forestier, Galle, Thomire); Boulard (1725-1789); André-Charles Boulle (1642-1732) à la conjonction de deux siècles et ses fils André-Charles II (1685-1745) et Charles-Joseph. Et ses disciples les très grands Jean-François Oeben ( 1721-1763) et Jean-Henri Riesener (1734-1806). B.V.R.B. , trois noms en réalité, Bernard I, II et III. Martin Carlin, élève d'Oeben. Charles Cressent (1685-1758). Mathieu Criaerd (1689-1776); Domenico Cucci (1635-1705), appelé en France par Mazarin. Louis Delanois; les Dubois, Jacques (1693-1763) et René (1737-1799); les Foliot: Nicolas (mort en 1745), ses fils Nicolas Quinibert et François Ier,puis François II. Pierre Garnier (1720-1800) Antoine Gaudreaux (1680-1751); Pierre Golle (mort en 1684); Jean Baptiste et Michel Gourdin Maîtres en 1748 et 1752; Nicolas Heurtaut, né en 1720; Georges Jacob nommé maître en 1765; Joseph Baumhauer dit Joseph, (mort en 1772); Gilles Joubert (1689-1775); Lacroix, de son vrai nom Roger van der Cruse, qui signe R.V.L.C. (1728-1799); Jean-Pierre Latz (1691-1754); Jean-Baptiste III Lelarge (1743-1802); Jean-François Leleu, (1729-1807)  élève de Oeben; les Migeon, dont le plus connu est Pierre II (1701-1758); Pierre Roussel (1723-1782); Saunier (1735-1807); Jean-Baptiste Claude Sené (1748-1803); Joseph Stöckel ((1743-1800); Jean-Baptiste Tillard (1685-1766); Charles Topino (Maître en 1773); Adam Weisweiler (1750-1810).



Publié par Le Figaro  ( 2003 )


02/10/2009
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