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L’œuvre si secrète de Manuel Alvess

      

      Comment m’est parvenu le travail de l’artiste portugais Manuel Alvess ? Et comment le transmettre à d’autres et à d’autres pour faire émerger sur la scène française de l’art, cette œuvre riche et puissante, hélas close, Manuel Alvess étant mort en 2009? L’interrogation n’est pas innocente. Ni nouvelle, ni simple. Elle pose l’éternelle question des relations de l’artiste avec le public. La réponse est plus épineuse. Elle tient pour une large part des hasards de la vie. Mais elle fait apparaître la difficulté éprouvée par le créateur, seul devant sa toile ou dans son atelier à établir une relation avec le monde extérieur qui le concerne pourtant au premier chef, l’univers des amateurs d’art.

 

      Or ce public là  multiple, divers, dispersé, en même temps que d’un nombre réduit…, est  en fin de compte, ( que l’artiste le veuille ou non ), sa cible dernière: l’art peut bien naître dans la solitude, il ne vit que dans la confrontation avec ses regardeurs.  ( Nous parlons des arts plastiques ). C’est dire que les passeurs, les intermédiaires sont nécessaires. Galeries, critiques, musées, institutions… ont pour tâche - et pour raison d’être - de permettre et de favoriser l’accès ( physique, sensible et intellectuel ) du plus grand nombre aux œuvres. Ils y parviennent assez bien au total. Mais dans les marges, hors des grandes allées bien tracées, dans des chaumières, des manoirs, des châteaux  alentour, beaucoup d’artistes, pour toutes sortes de raisons, échappent au recensement, et ne bénéficient pas de la « publicité », de la notoriété,  qu’ils mériteraient. . . Et plus le temps passe, plus il est difficile de surgir de l’ombre à la lumière, comme l’a fait pourtant, naguère, l’œuvre de La Tour, rescapée du XVIIème siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 


      Dans le cas de Manuel Alvess, et dans le paysage artistique français tel qu’il est constitué, cette mise à portée ne va aujourd’hui pas de soi. 

Pourtant, Manuel Alvess, n’est pas un artiste du bout du monde, ni d’un autre temps. Ce n’est pas non plus - et loin s’en faut - un inconnu au bataillon. Il a fait ses classes dans le périmètre et gagné des étoiles sur plusieurs champs de bataille artistique. Né à Viseu, au Portugal en 1939, il s’est établi en France, plus encore à Paris, dès 1963 après des études aux Beaux-Arts à Lisbonne. Il avait exposé deux fois déjà au Portugal, en 1959 et en 1961, lors qu’il participe, à Paris, en 1963, au Salon des Surindépendants, ces artistes qui refusaient plus que d’autres les carcans et les écoles. Il montre des tableaux à Amiens en 1965,  à Ostende en 1968. Il y obtient le Prix Europe peinture. Il est présenté au 17ème Salon de la Jeune Peinture au Musée d’art moderne de la ville de Paris en 1966. En 1969, il y revient et participe à la Biennale de Paris. De 1971 à 1977, il se fait remarquer par des performances, au Salon de Mai, à la Biennale de Paris, à Paris, à Genève, à Lisbonne, à Porto… Il est un des initiateurs de l’ « art postal » dont on voit les inventions à Barcelone, à Avignon (1980), à Troyes (1983), au Musée de la Poste à Paris (1995), à Porto (1997). En 2001, il entre au Musée d’art contemporain de la Fondation de Serralves à Porto, à la Fondation Gulbenkian (en 2007). En 2008, le Musée de la Fondation de Serralves lui consacre une grande exposition personnelle. En 2010, de janvier à juin, il est une des pièces maîtresses de l’exposition des artistes de la Fondation, en Bretagne, au Domaine de Kerguéhennec, espace d’art contemporain.

 

      Malgré cette relative visibilité et ses démonstrations évidentes de créativité, Manuel Alvess, dont la renommée est forte au Portugal, ne compte toujours pas pour autant dans les noms les plus célébrés de la scène artistique contemporaine internationale. Pourquoi disais-je ? L’une des raisons les plus criantes est, à mon avis, la discrétion dont Manuel Alvess a toujours entouré sa production. Dans la préface du volumineux catalogue qui lui est consacré en 2008 par le Musée Serralves à l’occasion de son exposition, Joâo Fernandes et Sandra Guimarâes parlent de lui comme «  l’artiste le plus secret et le plus singulier que le Musée ait jamais présenté ». Plus explicite encore, l’ « interview » de Manuel Alvess dans ce même catalogue qui devrait être une réponse à un questionnement est constitué d’une seule série de questions liées entre elles posées par Alvess lui-même et dont la dernière est celle-ci : « Quel sens a votre sens ? »

 

       Manuel Alvess vivait dans son studio de la Place de la Bastille entouré de toutes ses toiles, de tous ses objets, soigneusement rangés dans les moindres recoins, emballés dans des sacs de tissus adéquats bien ficelés.  L’œuvre quasi complet y était au secret, comme s’il s’agissait de le protéger de la divulgation. De le mettre à l’abri pour l’artiste lui-même et seulement pour lui. D’artiste à autiste, il n’y a qu’une lettre de différence. L’autiste dans ce cas ne serait-il pas l’artiste qui manque d’air ? Manuel Alvess manquait en tout cas de cette propension de  beaucoup à s’agiter dans tous les sens pour parler et faire parler d’eux. Ce n’était pas son genre, ni sa personnalité. Peut-on lui reprocher sa discrétion ? Elle a certes desservi sa popularité, mais elle a sans doute contribué à l’approfondissement de son art.

      Cet art, il faut l’évoquer, car il est de premier plan.  En 1973, Jean-Marc Poinsot, historien de l’art contemporain et professeur d’histoire de l’art contemporain à l’Université de Rennes 2,  écrivait : « Du tableau à l’objet et au geste, Alvess a fabriqué des ambiguïtés à voir. Ce mot n’est pas péjoratif, il désigne une série d’œuvres qui tirent leur intérêt non pas de leurs qualités stylistiques mais des questions et étonnements qu’elles soulèvent, de l’incongruité des formes et des objets ».

 

      Chacune des oeuvres de Manuel Alvess est  en effet une mise en questions de la réalité qu’il découpe dans le réel. Ainsi cette série des tableaux des années 60 où des trous à l’emporte- pièce sur la surface blanche s’ordonnent ou se désordonnent en fonction d’un discours sur l’uniformité, la différence, la série, l’organisation, l’exubérance… De même que la série des étiquettes des années 70. Ainsi cette idée de pendule où manquent les aiguilles et où les 12 chiffres des heures repris des pendules classiques du XIXème siècles  s’alignent au bas de la toile.

 

      Dans ses objets manufacturés avec un soin extrême Alvess atteint souvent la perfection de l’Ironie, au sens socratique, au sens philosophique. Le coffret de bois clair de  dix pièces de 1970, ne contient que les dix lettres qui servent à écrire « dix lettres ». Le coffret « Grille d’aération » de 1970, contient une petite grille d’aération. Lorsqu’on bouge la tirette qui en principe permet précisément l’aération, apparait alors dans les prévus pour faire passer l’air, le mot, répété : « air », et la notice indique : « Le texte est une entité en soi. Il fera toujours écran au sujet ». Dans un autre coffret, Manuel Alvess a disposé un « sézimètre », une sorte de centimètre de couturière, mais extensible à volonté. Et il écrit : « En utilisant son extensibilité le sézimètre d’Alvess est le seul instrument du monde capable de mesurer juste ». Dans un étui semblable à ceux qui protègent les violons ou les fusils de grande marque et parfaitement ajusté à son objet, Manuel Alvess a déposé un balai à grandes pailles vertes. La pièce, de 1997-2007, s’intitule « Propreté de Paris » Sur une corniche de pierre sculptée à la grecque de feuilles d’acanthe,  Manuel Alves a posé, retenu par une lourde chaîne et comme s’il s’agissait d’un chef-d’œuvre attirant toutes les convoitises, un simple bloc informe… Et puis, il y a les photographies, les lettres, les dessins… On n’en finirait pas de décrire avec gourmandise, sourire, fou-rire, perplexité… les mille et une trouvailles de cet inventeur de génie que fut Manuel Alvess.

 

      Mais pour que tout ce travail patient, élaboré, intelligent, malin, drôle, profond…  trouve enfin son but, celui de la reconnaissance publique, il faut qu’il sorte des réserves et qu’il trouve sa voie d’expression. Qu’il revive. Qu’il vive.

 

 

 

 




21/09/2010
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