monoeilsurlart

Matthieu Galey ( 1934-1986 ) un écrivain éblouissant

 

 


 

       Le propre d’un grand écrivain est d’être universel et intemporel. On peut le lire avec plaisir et profit longtemps après que l’encre a séché. Matthieu Galey, hélas disparu trop jeune, en 1986, n’a pas laissé Le grand roman que son talent, son intelligence, son humour, sa plume auraient pu/dû lui faire écrire. Nous aurions eu avec lui  le Balzac ou le Proust des années 50-80. Matthieu Galey  a bien écrit quelques livres et plusieurs traductions de pièces de théâtre  ( Albee, Tennessee Williams, Simon Gray… ). Mais c’est surtout, Grasset soit loué, son journal, publié en deux volumes en 1987 et 89, que l’on tient de lui. Et qu’on ne lâche pas… Voilà, jour après jour ou presque, sur près de 900 pages, un somptueux de carnet de notes élaborées, un recueil éblouissant de peintures ou d’esquisses de portraits du Paris des Lettres et de l’édition, des salons littéraires hérités d’un autre siècle avec de personnages surgis du Gotha, du Bottin Mondain, du Palace ou du Jockey Club – (Les La Rochefoucauld, les La Baume…), liés d’une manière ou d’une autre à la littérature ou au théâtre. Et le vibrant récit de lui-même qui vibrait à l’une et à l’autre. Il y a dans ce journal de véritables bijoux dans les portraits qu’il cisèle, au hasard, de François Mitterrand, Nathalie Sarraute, Catherine Clément, Daniel Boulanger, de cent autres… Quelques mots lui suffisent pour croquer au vif un personnage… Au fil des ans la dent devient plus dure, le style plus scintillant, la plume plus alerte…

 

Toujours amusé,  Matthieu Galey nous fait le cadeau l’intelligence de son regard.  Le livre est aussi, au plus personnel, le portrait d’un garçon du demi-siècle,  libre dans sa vie et ses rencontres qui voyage, vit, respire l’air de son temps et profite en esthète des moindres occasions de jouissance. Chasse éperdue… Contre la montre contre la mort… Une injuste maladie rare et incurable, la  sclérose latérale amyotrophique, finira par avoir raison de  son dynamisme et de sa vie. Il avait 52 ans.

 

 

       Ce Journal magnifique et souvent déchirant,  Matthieu Galey, a commencé à le nourrir en 1953,  à dix-neuf ans. Le lycéen est pétri déjà de littérature et fait en janvier son premier pèlerinage proustien à Illiers et à Combray.  C’est dire qu’il préfère Guermantes à Spirou… La même année  il rencontre Philippe Tesson qu’il décrit comme « Plutôt réactionnaire, me semble t-il, et pas très disert pour un psychologue ; ( Tesson va passer sa thèse de doctorat en philosophie sur L’influence de Nietzsche et de Hegel sur la pédagogie ) il me faut lui arracher les mots. (…) Mais ouvert, sans préjugés.  Il est reposant, admirable. Et charmeur. ». Il assiste au « spectacle comique et gratuit » de l’anniversaire de la mort de Louis XVI à Saint-Germain l’Auxerrois ; bavarde avec Boris Vian chez les Izard ( qui sont de sa famille ) ; va voir Roger Blin dans « En attendant Godot » de Samuel Beckett ; copine avec Pierre Joxe, son ancien condisciple de Henri IV; participe aux soirées délirantes de Charon, Hirsch, Le Poulain, Jacques Iskander… ; fait un voyage en Italie ; entre à Sciences-Po où son maître de conférence qui lui a fait passer l’examen d’entrée s’appelle Georges Pompidou.  Voilà le Paris de ces années là pour un jeune homme de la bourgeoisie qui a ses relations, ses codes, ses entrées, ses passeports.

 

       En janvier 1954, Matthieu Galey pousse, au 36 rue Montpensier,  la porte de Jean Cocteau, l’éblouissant,  qui le reçoit au prétexte d’une recherche sur Radiguet; en mars, va voir sur le même thème Brancusi dans son atelier de l’impasse Ronsin, puis un peu plus tard André Salmon, rue Notre-Dame-des-Champs, Joseph Kessel, Jean Hugo… Il prend un verre avec Françoise Sagan ( via Radiguet toujours... ) à la terrasse des Deux Magots ; il se rend quelques jours  à Berlin ; il va, en petit groupe, chez Mendès France … Puis il rencontre le critique Jacques Brenner qui loge rue Bernard-Palissy au dessus des Éditions de Minuit et qui lui donne l’occasion d’écrire son premier article dans la revue « Saisons ».  Brenner l’emmène à un séminaire littéraire à Royaumont où paraissent André Dhôtel, Marcel Schneider, Kern, Cariguel, Robbe-Grillet, Perdriel…  

 

Ainsi débute le puzzle passionnant des rencontres littéraires qui marqueront son parcours.  Celle de Maurice Druon dont il sera le nègre pour un livre sur Alexandre le Grand, et tant d’autres qui s’enchaînent comme dans un Bildungs Roman fabuleux des années 50-60 : Jean-Louis Curtis, Obaldia, Paul Sérant, Solange Fasquelle, Robert Kanters, Jean d’Ormesson, Olivier de Magny, Antoine Blondin, Jean Lagrolet, Bernard Minoret, Jacques de Ricaumont, Bernard Frank… Une rencontre en entraîne une autre. Matthieu Galey  fait lire son manuscrit à  Jacques Chardonne qui l’apprécie et avec lequel il entame une correspondance suivie. En 1958, Jean-Claude Fasquelle publie ce premier livre. Jacques Chazot qui aime bien « Les vitamines du vinaigre » le  présente à Jean-Louis Bory. Il fait la connaissance de Michel del Castillo, de Roland Barthes, de Gérald Messadié. Jean-Louis Curtis lui fait rencontrer Marcel Jouhandeau. Il fréquente Pierre Bergé. Il écrit pour l’hebdomadaire « Arts ». Et ce sont encore de nouvelles fréquentations chargées chacune pour nous, lecteurs du XXIème siècle, de bouffées littéraires d’un autre temps : Julien  Green , les Morand, Marie-Laure de Noailles, Yves Berger, Bernard Privat, Jean Paulhan, Jules Roy, Jacques Brosse , Nicole Védrès, François Nourissier, Florence Gould, Aragon…Il écrira pour L’Express,  Combat, Les Nouvelles littéraires… Il entrera au comité de lecture de La Comédie française, participera au Masque et la plume. Il deviendra un incontournable de la scène littéraire et dramatique. Un critique en vue.

 

       Relire ce journal  en 2010 est comme ouvrir un album de photographies argentiques. C’est un plaisir inouï et nostalgique, qui apporte son lot de surprises délicieuses. En voici, glanées au fil des pages, quelques unes :

 

       Inattendue, celle-ci : en 1970, aux États Unis, voilà quarante ans, Matthieu Galey note  déjà, le développement d’une « campagne contre la pollution qui renie toute l’Amérique de papa : « Utilisez des bouteilles, refusez les boîtes de conserve, marchez à pied » etc . »  Qui se souvient de ce battage pré-écologiste américain ? Qui en a vu les effets ?

 

       Plus percutant encore et d’accroche plus précise avec notre actualité ce portrait de François-Marie Banier, rédigé la même année, en décembre 1970. Voici ce qu’écrit Matthieu Galey : «  Banier, obsédé par l’ombre de Cocteau, désireux à la fois de lui ressembler et de ne pas être lui. Il est surtout un dessin de Cocteau qui n’était pas beau lui-même mais créait la beauté. Banier se contente pour l’instant d’être un personnage de Cocteau, quelque chose comme François l’Imposteur. Il n’empêche qu’il réussit à publier un conte de Noël farfelu dans  Le Monde si triste et si convenable. Il faut le faire ! Sa phénoménale assurance et la mini-carrière qu’il se taillent me ravissent, merveilleusement anachroniques dans une société sans fantaisie. » C’était plutôt bien vu… La visite de Matthieu Galey, en 1982, à Francois-Marie Banier, dans son appartement de la rue Servandoni, lui donne l’occasion d’une description croquante et de quelques notations perspicaces. « Curieux, cet intérêt tous azimuts pour les célébrités, alors qu’il ne s’intéresse à personne en vérité ». Et aussi : « Le vrai François-Marie existe t-il ? C’est peut-être l’homme d’affaires mystérieux qui dit gagner beaucoup d’argent, sans révéler comment… »

 

       Dans ce journal les mots d’humour et les histoires  amusantes foisonnent.  1971. «  A Match, Bory écrit un article où se trouve cette phrase : « Le curé ( ou l’évêque ) bénissait les tanks ». La secrétaire lit mal, est choqué par la crudité du terme. Aussi, à la parution, cela donne : « L’évêque bénissait les homosexuels ».

 

       Un autre fois, il note, en 1984, ce mot d’Alain Delon, lors d’un dîner chez lz commissaire Borniche : «  Le Pen, pour que ça marche, il lui faudrait ma gueule et nos couilles à tous les deux ». Des mots drôles, des formules, des anecdotes incroyables mais vraies, le Journal en fourmille. Comme il grouille de notations plus profondes sur la société ; les politiques ( Mitterrand, Lecat, Michel Guy, Lang, Joxe… ) et les mœurs, mais toujours énoncées avec le calme du sceptique qui se marre.



       En 1977  « Si 95 % des romanciers avaient cultivé des petits pois au lieu de s’échiner sur des ouvrages oubliés aussitôt que parus, la littérature n’en serait pas changée d’un iota. « Chateaubriand ou rien » On en revient toujours à ça. »

      
     Et en miroir, ce regard sur son travail en 1982 : « Les articles de littérature, s’écrivent avec une lenteur cauteleuse, sans avancer jamais un mot qui ne soit le bon, le juste, l’unique, sinon il vous reviendrait à la figure, comme un boomerang, dès la semaine suivante. Le texte part : plus de correction possible. Pas d’épreuve ni de réflexion. Le saut dans l’inconnu, et le définitif. Ce n’est ni un métier, ni un art, le journalisme : du trapèze volant. Qui rate son coup s’écrase. »

 

       La médecine révèle sa maladie  à Matthieu Galey en 1984. Il n’a qu’une arme : l’humour. « Au temps de  l’acharnement thérapeutique et des médications triomphantes, j’ai réussi à me dénicher un mal inguérissable, pour lequel on ne connaît aucun remède. Il faudra que je me regarde passer sans rien faire, avec résignation, comme jadis. Je meurs au dessous de nos moyens, à l’ancienne. Une chance, peut-être ». Ou bien : « Jean d’Ormesson, un jour, m’a dit que j’étais un chroniqueur-né. À bientôt le chroniqueur-mort ».

 

       Les cent dernières pages sont souvent poignantes mais par défaut. Jamais Matthieu Galey ne s’apitoie sur lui-même. Il s’amuse. « Parfois, ce qui me chagrine le plus, c’est de ne pas me survivre. Il ne m’aurait pas déplu d’être mon propre veuf, de me regretter moi-même, à mon juste prix, avec un délicieux désespoir ». «  Mais si , tout d’un coup, on m’annonçait un miracle, qu’on a trouvé un médicament, que je vais guérir, je crois que j’aurais beaucoup de mal à m’y faire. Passé la première ivresse, les cinquante années à venir dont je suis délesté me tomberaient dessus comme une catastrophe. C’est sa brièveté qui rend à présent ma vie si belle, si précieuse. À consommer sur place ! »

 

 

        Des Journaux publiés de façon posthume, on connaît malheureusement la fin de l’histoire. On aurait tant aimé que celui de Matthieu Galey continue, continue, continue…

 

 

                                                                             JB



14/09/2010
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 16 autres membres