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Miroir, mon beau miroir... ( 2 003 )

Miroir, mon beau miroir...   ( 2 003 )


Il n’y a guère d’objet plus mystérieux et plus attirant qu’un miroir. On sait tout le parti qu’ont tiré de ses capacités envoûtantes les contes de fées, les magiciens de fêtes foraines, les peintres comme Quentin Metsys dans son tableau  « Le Prêteur et sa femme »  de 1514 (Musée du Louvre), les grands magasins ou le Musée Grévin avec son Palais fantasmagorique. Le miroir est aussi un objet de grande consommation qui fait partie dès le début du XX ème siècle du mobilier de toutes les familles. Pas une salle à manger, pas une chambre à coucher du catalogue 1900 de la Manufacture de Saint-Etienne qui ne propose de vastes glaces d’ameublement. Des glaces vendues séparément aussi, de 100 à 160 francs de l’époque, dans leur encadrement de style Louis XIV, XV ou XVI. Ces glaces de nos grands ou arrière grands parents, mais aussi de beaucoup plus anciennes et plus précieuses, se retrouvent maintenant chez les antiquaires spécialisés ou dans les ventes aux enchères. Chaque numéro de la Gazette de l’Hôtel Drouot en montre ainsi des dizaines au hasard des vacations. A des prix encore très abordables malgré leur relative raréfaction, disons de 1 500 euros pour des pièces déjà intéressantes à 15 000 ou 30 000 euros pour les plus belles.
Aux limites de Paris, le Marché aux Puces de la Porte de Clignancourt est un havre pour les glaces, les miroirs  et les cadres anciens. De Louis XIV à Albert Lebrun, François Mitterrand voire Jacques Chirac, toutes les époques et tous les styles y sont représentés et vendus dans des stands spécialisés. Ainsi, rue des Rosiers (à Saint-Ouen) : La Galerie des Glaces, Les Miroirs de France, The Hall of  Mirrors…; au Marché Vernaison : Miroirs de France ; au Marché Biron:Le Cadre d’Antan. Et d’autres, dont les  enseignes sont moins explicites, comme ABC Pascal ou Allart au Marché Paul Bert;  Corinne Vaulot, au Marché Vernaison.

            Le cadre bien sur…

 Au Marché Serpette,  dans son stand illuminé de dorures et dont les parois s’ouvrent sur les perspectives infinies des miroirs qui se reflètent l’un l’autre, Marie-Eve Rosenthal raconte son parcours. Quand elle a commencé dans son métier d’antiquaire, voilà 25 ans, la spécialité n’était pas très courue et les miroirs n’étaient pas chers. « Avec un petit stand et pas d’énormes moyens financiers, c’était l’idéal. En 1975, pour 500 francs ou 1 000 francs on avait de très belles glaces qui coûteraient aujourd’hui  de 4 à 6 000 francs. J’ai débuté avec des miroirs du XIX ème siècle dont la valeur a d’ailleurs bien plus augmenté que celle des miroirs du XVIII ème siècle»
Sur son stand, Marie-Eve Rosenthal montre un miroir Louis XIII avec son cadre de bois et de cuivre de 70 sur 64 cm (8 000 euros) ; un miroir Louis XIV avec cadre doré en baguette Berain et fronton (10 000 euros) ; un miroir Louis XV à 9 000 euros ; un autre Régence à 5 000 euros ; un miroir Louis XVI dans un cadre de mariage en bois doré avec colombes, flèches et carquois…Et puis des miroirs Louis-Philippe avec leurs cadres en bois et plâtre dorés ( ou argentés),  longés comme il convient par un rang de perles. Arrondis, ovales…, de 800 à 1 300 euros. Prix identique pour les miroirs Napoléon III noirs et dorés…
Ce qui assure le prix d’un miroir c’est avant tout son cadre. Cadre de cuivre, de bois sculpté et doré, de bois et de plâtre,  cadre de cuir aussi, de verre et de plomb, à incrustations de laiton et d’écaille, en bronze, en verre gravé…Il y a aussi le trumeau qui comporte une glace surmontée d’un panneau le plus souvent peint. L’origine de cet objet est amusante : « trumeau » est à l’origine le terme qui désigne la partie de mur qui sépare deux fenêtres. Plus tard, vers la fin du XVII ème siècle, il désigne le miroir que l’on accroche à cet endroit. Au siècle suivant un trumeau surmonte la cheminée… C’est ce qu’explique Graham Child, directeur du département mobilier de Sotheby’s à Londres, dans son livre nourri d’exemples et d’illustrations « Les Miroirs 1650-1900 », publié en 1991 par Flammarion et vite épuisé. D’autres types de miroirs se sont ajustés aux goûts et aux utilisations les plus divers : miroirs de coiffeuse, miroirs de toilettes, psychés, ces miroirs de grande taille montés sur pieds parfois à roulettes inventés sous le Consulat
Aujourd’hui, pour des raisons sanitaires, on n’a plus le droit d’utiliser le mercure pour réaliser le tain des miroirs ni même d’ailleurs pour réparer un tain endommagé. A dire vrai,  lorsque l’on a un miroir étamé au mercure  parfois marqué d’imperfections dues à l’ancienneté ce serait une hérésie de changer la glace. Le tain au mercure donne au reflet une chaleur toute particulière, un scintillement  et un charme irremplaçables. On remarquera que longtemps, pour emplir un  cadre important ( 180 cm sur 120 cm par exemple),  faute d’un miroir de taille suffisante, deux panneaux de miroirs sont assemblés.
                
                    Déco et Art Déco

Le cadre du miroir Louis XIV est le plus souvent rectangulaire, parfois surmonté d’un fronton. Entre 2 195 euros et 16 000 euros plusieurs miroirs Louis XIV ont été adjugés l’an dernier par PIASA, Tajan, Mes Aguttes, de Ricqles, Cornette de Saint-Cyr…La période Régence va  amplifier la décoration des frontons. Par exemple un miroir dans un encadrement à fronton et parecloses en bois doré à décor rocaille d’époque Louis XV a été vendu 4421 euros le 4 décembre 1998  à l’Hôtel Drouot-Richelieu par l’étude Beaussant-Lefevre. Le style rococo qui fera suite avec ses incroyables fioritures dans la sculpture des boiseries, ses coquillages, ses dragons, ses roseaux, ses palmiers… sera supplanté autour des années 1770 par le néo-classicisme né une vingtaine d’années plus tôt.  « En général, explique Graham Child, les cadres néo-classiques sont de forme rectangulaire avec des coins carrés ; angles arrondis et courbes molles ont disparu. » Après l’Empire et ses formes sobres rehaussées de bronzes , le cadre Louis-Philippe sera de bois sculpté et recouvert de stuc fixé sur du fil de fer pour créer des volute de style rococo. Un retour sur le passé qui sera de mise sous Napoléon III qu’inspire le style Louis XVI…Art Nouveau, puis Art Déco ont à leur tour inventé leur style de miroirs.
Lors de ses superbes ventes d’arts décoratifs du XX ème siècle à l’Hôtel d’Evreux, place Vendôme à Paris, la Maison de vente Camard présente souvent des miroirs créés par Line Vautrin (1913-1997). Le 22 octobre 2002, un miroir sorcière à encadrement « soleil » de style Louis XIV, en résine sertissant des plaquettes d’améthystes, de cuivre de mica et de verre étamé teinté d’or,  d’un diamètre de 93 cm, était adjugé 16 000 euros.Un autre miroir asymétrique en résine teintée brun, encadrement marqueté de lames de métal et de plaques de rhodoïd, pièce unique de Line Vautrin, atteignait 37 100 euros. Isabelle Camard prépare pour l’an prochain –en collaboration avec la fille de cette artiste- un ouvrage important sur les œuvres de Line Vautrin.
D’autres artistes Art Déco ont réalisé des miroirs remarquables. Le 18 juin 2002, un important miroir en fer forgé d’Edgar Brandt (1880-1960) en fer forgé patiné à encadrement octogonal avec frise de fleurs et de feuilles était vendu 42 000 euros (Camard). Le 23 juin 2003, un miroir à poser circulaire à encadrement et piètement « corne d’antilope » de Jacques-Emile Ruhlmann était adjugé 9 500 euros (Camard).



ENCADRE  1          Des espions, du mercure et du sang


Le premier miroir a d’abord été une surface liquide. Celle où Narcisse contemplait son visage. Les civilisations les plus anciennes en ont ensuite fabriqué en polissant des pierres sombres comme l’obsidienne ou en fondant de petites plaques de métal, en alliages d’étain et de cuivre, en argent, en or. Le miroir de verre étamé (au plomb, à l’étain…) est déjà connu des Romains. Mais il est de toute petite taille. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que l’on sache fabriquer du verre plat qui , recouvert de mercure et d’étain,  donne une image non déformée. Il s’agit d’abord de verre soufflé puis mis à plat. Murano et Venise, au XV ème siècle, vont faire fructifier leur technologie et leur savoir-faire. Et s’arroger le monopole des exportations vers la France notamment que les Vénitiens défendront y compris en faisant trucider des espions et des ouvriers transfuges porteurs des secrets de fabrication.
« Avant 1630, les miroirs sont encore rares en France, écrit Sabine Melchior-Bonnet dans son Histoire du Miroir, dans la collection Pluriel-Hachette. Sur 248 inventaires après décès parisiens échelonnés entre 1581 et 1622, on ne trouve que 37 miroirs recensés, dont 9 en glace de Venise, et les 28 autres en airain, cuivre, acier, azur (verre coloré en bleu), qui se répartissent ainsi : deux miroirs dans la noblesse (pour 18 inventaires), 15 chez des magistrats et des conseillers du roi (40 inventaires), 10 chez des bourgeois de Paris (50 inventaires)… ». Dans les vingt années suivantes le miroir apparaît deux fois plus souvent. A partir de 1650 on le rencontre dans deux inventaires sur trois.
Entre 1665 et 1670, raconte en substance Sabine Melchior-Bonnet, les importations de miroirs en France augmentent massivement. Cette folie des miroirs entraîne une douloureuse hémorragie financière que Colbert va s’employer à stopper en suscitant la création d’une industrie nationale verrière. Celle-ci, grâce à la technique de la glace coulée mise au point par Perrot vers 1680,  s’illustrera magnifiquement dans la Galerie des Glaces de Versailles (achevée en 1684) et s’épanouira à Saint-Gobain où, à la fin du XIX ème siècle, on coule annuellement quelque 400 000 m2 de glaces.




ENCADRE 2  Le code des miroirs

« Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images » Par cette phrase devenue célèbre, Jean Cocteau,( voir l’exposition au Centre Pompidou)  dans son film « Le Sang d’un poète », en 1930, annonçait déjà un des thèmes qui allait devenir central dans son œuvre : celui du miroir, qui ouvre les portes de l’au-delà. D’autres portes s’ouvrent peut-être aussi dans la symbolique qui orne très fréquemment les cadres des miroirs. Ces motifs poétiques n’ont pas toujours révélé leur signification.
Dans son livre « Les Miroirs 1650-1900 », Graham Child répertorie ces symboles en leur associant leur sens. En voici quelques uns : L’Arc représente l’Amérique ; Le Chameau : l’Asie ; l’ananas : l’hospitalité ; la balance : la justice ; l’agneau : la douceur, l’hospitalité ; l’ancre : l’espoir ; le caducée : le sommeil ; le cerf :la subtilité ; le chêne :la force ; le chien : la fidélité ; le coq, le lapin, le lièvre : le désir charnel ;  le cygne : la séduction ; le dragon : la vigilance ; l’écureuil : la prévoyance ; l’escargot :  la paresse ; l’aigle : la puissance et la générosité ; la lyre : la poésie ; les épis de blé : l’abondance ; la flèche : l’amour ; le globe ; la puissance ; le lierre : l’immortalité ; le lion : la vigilance ; le panier de fleurs : l’espérance ; le panier de fruits ou le singe : le goût ; le papillon : la vie ; le nœud : l’amour ; la torche ou le flambeau : les feux de l’amour ; un oiseau, un hérisson, une hermine : le toucher ; le soleil : la vérité…Comme il y a la clef des songes et le langage des fleurs, il existe aussi un code des miroirs…






Publié par Le Figaro  ( 2003 )


02/10/2009
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