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Peinture : Le retour en force du Paris des années 50 ( 2005 )

Peinture : Le retour en force du Paris des années 50    ( 2005 )

    Les artistes des années 50 ont  beaucoup souffert de la grande crise du marché international de l'art intervenue à la fin des années  90. Ils  retrouvent désormais des niveaux élevés de prix dans les ventes publiques. Même en France où la fiscalité sur l'art est encore bien lourde. Tout se passe comme si les amateurs et les collectionneurs commençaient de saisir maintenant l'importance historique de ces peintres et comme s'ils percevaient le décalage entre leur valeur créative et leur cote, tellement en retrait si on la compare, par exemple, à celle des artistes américains de la même génération.  Quelques artistes bien notés dans les années 70-80 on fait durablement les frais de la récession et ne s'en sont pas remis ; certains autres en revanche progressent nettement. Sans emballement mais avec fermeté ce qui est une garantie. D'autres s'envolent carrément et promettent monts et merveilles. Ainsi les uns, en voyant leur cote divisée par 10, ont « perdu un zéro », mais d'autres ont, à l'inverse, « gagné un zéro ». Quatre grands marchands parisiens expliquent comment ils perçoivent ce regain d'intérêt du public et comment ils prévoient l'évolution des prix de cette cohorte de créateurs qui, depuis Paris, a bouleversé  la peinture voilà un demi-siècle.

            Saint-Germain-des-Peintres

Jean-Pierre Arnoux, président de l'Association Saint-Germain-des-Près, défend depuis plus de vingt ans, dans sa galerie de la rue Guénégaud,  les abstraits des années 50. Il raconte leur histoire. Qui donne des clés quant à leur cote. «  En 1944, c'est à Paris,  et même plutôt à Saint-Germain-des-Près,  que naît une nouvelle abstraction, lyrique, gestuelle qui se différencie de l'abstraction géométrique de l'entre-deux-guerres. Leurs noms seront répertoriés dans le Dictionnaire des peintres abstraits de Michel Seuphor paru dès 1957 chez Hazan. Ils ont le courage de réinventer l'abstraction et de renouveler la peinture. Mais ils  se heurtent à l'incompréhension du public qui multiplie alors les commentaires du type : « Mon fils de trois ans en fait autant ». Pas surprenant : le grand public rate toujours les révolutions artistiques comme celle des Impressionnistes, à la fin du XIX ème siècle, ou celles du cubisme et de l'abstraction du début du XX ème siècle. Qui avaient plutôt pour base Montmartre puis Montparnasse »
Mais, pour Jean-Pierre Arnoux, ce ne fut pas leur seule déconvenue. Il explique : « Très vite apparaît en effet,  dans ces années là et dans la foulée du Plan Marshall, la volonté des Etats-Unis de soutenir leur entrée en force économique sur le Vieux continent par une opération marketing d'apparence culturelle. C'est l'invasion du Pop Art. Dans les cercles culturels d'Europe, dans les médias on ne parle plus que de cet art venu d'outre Atlantique qui offre d'emblée de grandes facilités d'accès. L'élan artistique français, sa soif de renouveau, se trouvent dès lors étouffés dans l'œuf par l'avancée du Pop Art et de l'art américain dont le poids, il faut le souligner, continue de peser, cinquante ans après,  sur nos institutions et leurs commissaires. Comment expliquer par exemple qu'il y ait eu à Beaubourg tant d'expositions consacrées à des artistes américains et pas une par exemple à Poliakoff ? »
Il ne faut pourtant pas désespérer. Jean-Pierre Arnoux participe à la rédaction d'un volumineux ouvrage « L'abstraction lyrique à Saint-Germain-des-Près » qui doit paraître en 2007 aux éditions Expressions contemporaines. Sous la houlette de Lydia Harambourg de la Gazette de l'Hôtel Drouot, ce livre évoquera 25 peintres et leurs itinéraires. Mais surtout, sa sortie sera accompagnée d'une série d'expositions itinérantes à travers l'Hexagone. De quoi mieux faire connaître et apprécier ce pan de l'histoire de la création.
Reste que sur le marché les différences sont immenses (et fondamentalement injustifiables)  entre les vedettes de l'art américain et les artistes français. Une « Marilyn » d'Andy Warhol a atteint 17 millions de dollars. Poliakoff plafonne encore à quelque 500 000 euro. Et on est encore bien en deçà pour des peintres comme Oscar Gauthier dont on pouvait trouver une toile pour quelques millier de francs voilà quelques années, qui a atteint récemment 12 000 euro à Drouot ou pour Huguette Arthus-Bertrand , montrés chez Arnoux et qui retrouvent la faveur du public. Ces artistes qui ont fait leurs preuves valent toujours bien moins cher que de jeunes artistes qui n'ont encore rien prouvé.  D'ailleurs les prix remontent, demeurant encore très attractifs.  A la galerie Arnoux une huile sur toile d'Oscar Gauthier de 1954 (92x60 cm) est proposée à 9 200 euro ; une huile sur toile d'Huguette Arthus-Bertrand de 1958 (116x89 cm) à 6 200 euro. On y trouve aussi des toiles très intéressantes de Gérard Schneider, Gustave Singier, André Lanskoy, Bernard Quentin…et en permanence, de Pierre Lemaire ou de Marie Raymond, la mère d'Yves Klein qui ouvrit un autre paradis de l'art. Mais c'est une autre histoire.

                Fortifiés par l'essorage

Alexis Brimaud qui dirige avec son épouse l'Espace Carole Brimaud, 118 rue Vieille du Temple, suit au jour le jour les cotes des artistes et analyse leurs évolutions..  « La crise du début des années 90 a eu pour effet d'opérer un tri. Les artistes qui ont échappé à l'essorage en sont ressortis fortifiés. Et pour longtemps. C'est le cas pour toute un gamme de peintres inventifs comme Masson, Bissière, Estève, Schneider, Poliakoff, Manessier, Atlan. La cote de Hartung est ainsi passionnante à examiner sur le moyen terme. En 1990, un tableau de Hartung de 146 cm sur 99 se vendait 8 020 000 francs. (1 223 000 euro). Record pour l'époque. Six ans plus tard, le 23 juin 1996 chez Me Perrin à Versailles une toile de 1948, plafonnait à 305 000 francs, 46 000 euro. Le 9 février 2005, chez Christie's à Londres un Hartung de 1949 est adjugé 436 000 euro. On constate la trajectoire. Vertigineuse. » a un niveau plus abordable, dans leur galerie, les Brimaud offrent jusqu'au 25 juin 56 encres de 1956 vendues de 12 000 à 19 000 euro.
 « Certains artistes bénéficient aussi, pour leur part, de la conjoncture internationale, assure Alexis Brimaud.. Le marché russe qui a créé ces dernières années des fortunes toutes nouvelles est très avide d'artistes comme Poliakoff, Lanskoy, Charchoune qui a été l'un des premiers à perdre de la valeur lors de la crise et qui reprend du poil de la bête. Le marché portugais dopé par son entrée dans l'Europe demande et redemande Vieira da Silva. Quant au marché chinois il se jette depuis quelque temps sur Zao Wu Ki. En vente publique, celui-ci avait, pour l'époque, atteint son maximum en 1990 pour une toile de 115 cm sur 144 à 680 000 francs soit 104 000 euro. En 2004, déjà, une toile du même genre s'est vendue 416 000 euro. Quatre fois plus. On peut dores et déjà imaginer que face à une demande qui deviendra vite faramineuse de la part de  l'Empire Céleste sa cote et approchera celle de Picasso. Moins célèbre, Chu Teh Chun a aussi beaucoup de succès. Son estimation moyenne : 90 000 euro n'a plus rien de comparable avec celle de l'époque pas si lointaine où l'on pouvait trouver de ses œuvres à 3 000 francs. »
Pour le reste, qu'en est-il des peintres figuratifs très médiatisés dans les années 50 ? Pour Alexis Brimaud, ceux-ci ont de plus en plus de mal à se vendre. « Les nouveaux collectionneurs qui aiment le figuratif aujourd'hui recherchent autre chose. Ils vont plutôt vers la figuration narrative. Dans les ventes, très peu de nouveaux collectionneurs achètent Brayer, Carzou, Cathelin, Aïzpiri, Jansem…qui conservent leur public. Comme ont leur public, chacun étant un cas particulier, Buffet, Hélion, Pignon, Szafran, Music… »

                Trois groupes

Franck Prazan, ancien directeur général de Christie's France puis co-directeur du cabinet de conseil pour collectionneurs, Lazartis, dirige maintenant la galerie Applicat-Prazan, 16, rue de Seine à Paris. Il analyse :« Je formerais, dit-il, trois groupes d'artistes de ces années là. Il y a tout d'abord, ceux qui ne s'adressent plus au seul marché national ou méta-hexagonal avec la Belgique, le Luxembourg  et la Suisse, mais ont pénétré profondément le marché international comme Klein, Staël, Dubuffet, Poliakoff…et deux artistes toujours en pleine créativité : Soulages et Zao Wu Ki. Il est clair par exemple que par exemple la clientèle de Staël et Dubuffet est la même que celle des artistes américains. D'ailleurs leurs prix sont en dollars. Dans un deuxième groupe je placerais les artistes dont la cote est inférieure à celle des précédents et sûrement inférieure à leur qualité  et actuellement poussés vers le haut comme Mathieu, Hartung, Bissière, Atlan, Riopelle, Estève, Fautrier, Lanskoy, Vieira da Silva, Schneider, Martin Barré, Aurélie Nemours, sans oublier Magnelli. Quant au troisième groupe, il s'agit d'artistes de grand talent pour lesquels le train est malheureusement passé sans s'arrêter. L'avenir fera son choix parmi eux. L'important quand on achète est de ne faire aucune concession sur la qualité. Si l'on ne peut s'offrir une peinture, on peut plus facilement accèder à une belle œuvre sur papier » Et Franck Prazan raconte qu'à Noël dernieril avait mis en vente des »petits formats » de 37 artistes à des prix entre 2 000 et 40 000 euro. « Tout est parti ».
Portant son propre regard sur l'avenir du marché, Bernard Prazan, le fondateur de la Galerie qui porte son nom expose sa vision nourrie par sa pratique du métier et qui vaut conseil. « Fautrier va sans doute devenir le plus important de tous assure-t-il Il « vaut » aujourd'hui de 200 à 300 000 euro. Ces prix vont exploser. Il est midi moins une. Comme il est midi moins une pour quelques autres artistes : Atlan, qui avait atteint 5 millions de francs en 1989 avant de chuter avec la crise  et qui maintenant remonte nettement. Sa cote est de l'ordre de 50 à 250 000 euro. Son ascension est certaine. En voici quelques autres : Schneider, le grand lyrique qui libéré la forme, un  romantique qui a impressionné Kline et de Kooning mais dont les plus beaux tableaux restent chez les collectionneurs ; Soulages bien sur, un monument; Hartung, naturellement, dont les toiles des années 46-49 deviennent rares et dont les prix ne cessent de grimper ; Mathieu, fulgurant, qui est parfois l'élégance même ; Poliakoff dont les plus belles œuvres, recherchées par un marché Russe hyper actif, s'arrachent à très haut niveau ; mais aussi, Bazaine,(surtout la fin des années 40, Manessier, Estève, Gert Van Velde dont un chef d'œuvre peut être acheté 150 000 euro…
Quand on parle de prix, il s'agit naturellement d'approximations. Selon les œuvres, leur qualité, leur date…la valeur peut varier de 1 à 10 »

Encadré
            Pierre Soulages à la re-conquête des Etats-Unis

Pierre Soulages a vraiment commencé sa carrière de peintre en 1946. En 1949, certaines de ses toiles sont déjà présentées à New York dans une exposition de groupe. Depuis, son œuvre a été montrée dans le monde entier où les grands musées se sont portés acquéreurs de ses peintures. Reconnu comme l'un des plus grands créateurs internationaux, un maître, il fait, à 85 ans, son grand retour aux Etats-Unis où sa dernière exposition personnelle remonte à 1977. Deux expositions à New-York pour l'occasion : Outrenoir, à la Galerie Robert Miller, 525 West, 26th Street, l'une des plus en vue de la ville, jusqu'au 11 juin, pour ses grandes toiles parmi les plus récentes et des plus puissantes ; un autre « show » pour ses œuvres sur papier, à la Galerie Haim Chanin, 210, 11 ème avenue. En France, deux musées vont consacrer son œuvre une extension du Musée Fabre, à Montpellier, un Musée à Rodez, sa ville natale, pour ses œuvres sur papier. Le marché réagit très fort à ces événements et bien sûr à la hausse. « Depuis deux mois, révèle Franck Prazan,  nous sommes interrogés tous les jours par des collectionneurs et des marchands qui veulent savoir si nous n'aurions pas un Soulages à leur céder… » C'est plus et mieux qu'un bon signe...


Publié par Le Figaro ( 2005 )


02/10/2009
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